lundi 28 décembre 2015

La jeunesse, au coeur de la laïcité

On peut m'écouter ici parler de laïcité, d'engagement et de démocratie. 

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Durée : 28'

La jeunesse sera plus que jamais au cœur de la laïcité en 2016, grâce notamment à We Need Youth. Un événement qui se déroulera les 18 et 19 mars à Bruxelles et qui invitera les jeunes à se mobiliser et à s’investir dans la société en tant que citoyen. L’émission donnera la parole aux jeunes. Des jeunes engagés. Des jeunes motivés. Des jeunes qui nous donneront leur définition de la laïcité.
Avec Alix Degueldre, membre du collectif organisateur de #WeNeedYouth2016, Arnaud Boyne, actif au sein de l’ASBL Go Laïcité qui organise les échanges de jeunes Laïcitad, et Galaad Wilgos, ancien vice-président du Cercle du Libre Examen de l’ULB et auteur du blog http://laicard-belge.blogspot.be/

http://www.libresensemble.be/wp-content/uploads/2015-12-26-La-jeunesse-au-coeur-de-la-laicite.mp3

Et le lien direct vers le site : ici.

[Ballast] Cartouches 3

Noces de mort de Marcel Moreau, éditions Lettres vives, 2000

c3-dMarcel Moreau est un sauvage de la littérature. La liste de titres barbares qui jalonnent son oeuvre en témoigne : Quintes, La Pensée mongole, Bannière de bave, L'Ivre livre, Julie ou la dissolution, etc. C'est l'une des rares plumes belges dont le talent stylistique a pu se hisser au-dessus des résidents de l'Hexagone – et qui a été salué pour cela par des auteurs tels qu'Anaïs Nin, Jean Paulhan ou Simone de Beauvoir. Obsédé par la question de la femme, comme celle de l'irrationnel, sa prose est comme un vaste tourbillon de pulsions rythmées, tantôt sanglantes, tantôt lyriques ; son souffle est celui de l'extase, avec des expirations vengeresses et d'occasionnels relents morbides. Et c'est de mort qu'il est ici question dans cette brève et puissante nouvelle de Marcel Moreau, Noces de mort. Il s'agit d'un chef-d'œuvre vespéral, viscéral, crépusculaire, passionné et moite de toutes les sueurs, de sang comme de sexe, que puisse faire ruisseler un si petit livre. Concentré de fièvre, c'est une soixantaine de pages sur un couple de condamnés à mort – l'homme pour meurtre, la femme par maladie – qui prend le chemin de la petite mort pour aller vers la grande, à deux, dans une furieuse et fusionnelle dernière étreinte. Ce chemin mystique sera l'occasion d'éprouver l'amour dans son absolu le plus total. Les deux protagonistes, dont l'identité abstraite se dévoile avec parcimonie au fil du récit, s'aiment d'autant plus qu'ils savent l'issue inéluctable... La mort pour eux sera dès lors la sublimation radicale de leur union ; le moyen d'une tension ultime où toutes les émotions seront exacerbées. Cette nouvelle est une boule de nerfs qui nous souffle et nous emporte avec elle.

 La France contre les robots de Georges Bernanos, éditions Le Castor astral, 2009

c3-gIl est bon de revenir sur ce livre prophétique, merveilleusement écrit au vitriol. Bernanos fut cet écrivain acclamé, auteur du Journal d'un curé de campagne ou de Sous le soleil de Satan, ancien camelot du Roi devenu défenseur des Républicains espagnols puis résistant au nazisme. Moins connu est sans doute le grand pamphlétaire, celui qui sans cesse prit d'assaut le monde moderne, de sa jeunesse jusqu'à sa mort. Un héros ? Non point ! Comment oublier son apologie de l'antisémite Drumont ? Bernanos, en qui Camus voyait « un écrivain de race » et à qui Simone Weil, partie combattre le fascisme en Espagne, dédiait une lettre de remerciement pour sa critique du camp franquiste (qu'il fit dans Les Grands Cimetières sous la lune), fut monarchiste et antisémite, oui. Mais Bernanos ne se résume pas à la somme de ses erreurs et de ses vices. Son christianisme fut avant tout éthique chevaleresque et populisme radical – voire révolutionnaire. Ainsi, Bernanos dresse dans cet ouvrage un réquisitoire féroce contre la société qu'il sentait se profiler au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale. Une société où la Technique et la Machinerie, élevées au rang d'idoles modernes, se voient octroyer une place tellement grande qu'elles semblent remplacer la liberté des hommes. Les hommes, lorsqu'ils y croient encore, ne savent même plus s'en servir... Capitalistes, fascistes ou marxistes, qu'importe, qu'ils la nient ou la revendiquent, ils ont tous oublié « sur le coin de la route » cette grande amie, si exigeante, de l'homme. Face aux « robots », au Progrès incontrôlé ; face, aussi, à l'esprit économique qui forme et est formé par l'« homme économique » – ses analyses augurent déjà la mondialisation techno-marchande et ses délocalisations –, Bernanos oppose l'esprit de la grande Révolution de 1789, « révolution de l'Homme, inspirée par une foi religieuse dans l'homme ». Un esprit animé d'idéal, apte à conjurer les « réalismes » en tout genre et à s'opposer frontalement au règne combiné du Marché, de l'État et de la Machine.

Le Business est dans le pré – Les dérives de l'agro-industrie d'Aurélie Trouvé, éditions Fayard, 2015

c3-iLecture nécessaire pour tout militant écosocialiste, l'ouvrage d'Aurélie Trouvé, membre du collectif ATTAC – et par ailleurs candidate malheureuse à la direction du FMI – est un passionnant essai, entre pamphlet et ouvrage didactique, qui revient sur la condition paysanne et les dégâts de l'agro-industrie. Le marxisme orthodoxe a durant longtemps négligé cette classe populaire rurale dont les vices furent fustigés par Marx lui-même. Mais aujourd'hui, alors que les agriculteurs n'ont jamais été aussi précarisés – avec, pour la France, l'un des taux de suicide les plus hauts de tous les métiers – et que les fléaux de l'agro-industrie en matière d'alimentation, de santé, de destruction des cultures vivrières ou d'exploitation explosent à la face du monde, il est plus que temps de défendre les agriculteurs face au rouleau compresseur capitaliste. Tout y passe, donc : la concurrence déloyale des fermes à taille inhumaine (la plus connue dans l'Hexagone étant le projet d'une ferme aux « 1 000 vaches », chiffre presque banal dans un pays comme les États-Unis) ; le productivisme effréné dans lequel les agriculteurs sont poussés par le marché – et grâce entre autres au détricotage de la PAC par les eurolibéraux –, avec le gaspillage qui en résulte ; les grands syndicats bureaucratisés qui ne défendent plus de modèle alternatif de production ; l'exploitation d'une main d'œuvre étrangère corvéable à merci ; le libre-échange, qui ravage les productions locales dans les pays moins industrialisés ; le « green-washing » du capitalisme, qui permet à certaines multinationales de se donner une image écologiste tout en continuant leur destruction de la nature et des hommes ; etc. Un livre documenté, nourri à la fois d'expériences pratiques et de réflexions théoriques. On lui reprochera cependant une certaine modération, assez incompréhensible, dans ses solutions proposées — et notamment l'éternel appel à une Europe sociale, avec fiscalité homogénéisatrice, ainsi qu'une critique rapide des partisans du protectionnisme. Aucune réflexion sur la décroissance n'est présente non plus, ce qui semble indiquer que l'auteure pourrait se contenter éventuellement d'un capitalisme étatique régulé, sans aucune modification des comportements quotidiens des citoyens européens. 

Pour le site web de Ballast.

mercredi 23 décembre 2015

Stephen Shore selon Bruce Bégout

« Depuis le jour où je les ai vues, j'ai toujours voulu vivre dans une des photographies de Stephen Shore. Au centre de ces paysages suburbains où parkings, stations-services, motels et centres commerciaux composent une ville neutre et fugitive, il me semble que j'aurais pu refaire ma vie. Rien n'aurait été plus facile. Tout était visible dans n'importe quel cliché grâce à la précision des lieux, au contour net des personnages, à la définition des objets. Comme des vêtements dans une vitrine, des vies prêtes à êtres vécues attendaient là, silencieuses et figées, qu'un spectateur fasse attention à elles et les revête. J'aurais pu être cet homme quelconque qui, par le simple pouvoir de son imagination, n'aurait eu qu'à se glisser dans le décor des sollicitations inassouvies pour se sentir immédiatement à son aise, comme en symbiose avec la banalité absolue du site. Tel le Dieu de Descartes qui met en branle l'univers d'une simple chiquenaude, le laissant poursuivre seul son mouvement perpétuel, il m'aurait suffi d'animer très légèrement l'image pour que tout se mette à bouger définitivement.

Marland Street, Hobbs, New Mexico
Si j'avais eu à choisir parmi la série des Uncommon places, j'aurais sans doute opté pour Marland Street, Hobbs, New Mexico. Je me vois déjà ouvrant le portail de l'enclos qui enserre la piscine de Hobbs Lamp Lighter Motel, contourner le bassin bleu Hockney et m'installer sur une chaise en osier, dos à la route. J'aurais pu amener un livre ou deux, faire quelques brasses, observer la rue toute proche avec son bric-à-brac d'incitations commerciales et de signalisations qui ne mènent nulle part. J'aurais pu me perdre dans la contemplation d'une femme en train d'ouvrir le coffre de sa voiture sur le parking latéral du Lowden Lounge pour en extraire un sac en plastique noir – personnage aussi énigmatique que la nymphe canéphore qui fait irruption dans La Vie de Saint Jean-Baptiste de Ghirlandaio. Dans celle d'un homme en costume noir longeant le mur de briques de la Cathey Company, comme s'il tenait à s'effacer à mesure qu'il avance. Ou dans celle d'une Buick marron qui cale au milieu de la route et s'immobilise un moment, sans que l'on puisse deviner ce qui se passe à l'intérieur. Tant d'événements insignifiants qui passent complètement inaperçus dans la vie courante, mais qui acquièrent une visibilité totale par l'attention qu'on leur porte. Les photographies de Shore représentent des paysages-pièges devant lesquels on ressent une impression contrastée : soit les fuir du regard, soit s'abîmer en eux, au risque d'en rester prisonnier toute sa vie.

Devenu un personnage de la photographie, j'aurais pu faire la rencontre d'autres clients du motel : le vieux couple à la retraite qui traverse le pays pour aller voir ses enfants dans le nord-ouest, le touriste qui trouve tout étonnant ou barbant, la famille mexicaine qui se baigne dans la piscine en tee-shirt sans aucune pruderie. J'aurais pu également choisir de m'installer ici, prendre une chambre à l'année, ne plus rentrer en France. La vie dans le motel aurait constitué pour moi un exercice de détachement une forme d'ascèse corporelle et mentale, de mise à distance du monde, des autres et de soi, pour concorder enfin avec la présence pure de l'instant sans mémoire ni espoir. J'aurais pu décider de me défaire du jour au lendemain de mes obligations familiales et professionnelles, de renoncer à tous les avantages de ma situation, de mettre à nu mon existence au point de ne plus tenir à rien. J'aurais pu arrêter de penser, d'écrire, de publier, j'aurais pu prendre un petit boulot rébarbatif et sans intérêt où j'aurais subi sans rien dire les vexations du sort, comme pour me guérir de la maladie du sens. Voilà ce que j'aurais pu vivre dans une photographie de Stephen Shore et qu'en un certain sens, j'ai déjà vécu. » 

Bruce Bégout, « L'intégralité de l'objet vu », L'éblouissement des bords de route, éditions Verticales/Le Seuil. 

Photographies : Stephen Shore. 

Plus de photographies : 
 


jeudi 3 décembre 2015

Une histoire de fou de Robert Guédiguian

J'ai eu récemment l'occasion de discuter un peu avec le tout grand réalisateur français (d'origine germano-arméniene) Robert Guédiguian et sa charmante – et toute aussi grande – femme-actrice principale (et récurrente) Ariane Ascaride, à l'occasion de l'avant-première de son dernier film Une histoire de fou au Vendôme [NDLR : le 1 décembre 2015]. Un vrai plaisir, hélas de trop courte durée. Le tutoiement s'est vite instauré, entre camarades on ne fait pas de chichi (et moi encore moins).

Le couple est magnifique en tant que tel, avec une complicité toujours intacte malgré les années. Mais c'est le lien qui unit ces deux individualités qui a retenu mon attention : certes Guédiguian est imposant et parle avec l'accent fleuri de Marseilles, certes Ascaride est une vraie méditerranéenne pleine d'énergie et dotée d'une faconde pleine d'expressivité, ce sont deux types humains très différents... Mais l'un comme l'autre sont après tant d'années toujours aussi engagés, rouges comme le fer. 

Guédiguian me disait ainsi qu'il venait de terminer un film sur la vie du jeune Marx – et l'on sait l'attachement du réalisateur pour le petit peuple, celui des humbles, dont il est issu (fils d'ouvrier-docker) et qu'il n'a cessé d'observer depuis sa naissance. Il devrait sortir en 2016 et avec un peu de chance (on le lui souhaite), il passera à Cannes... Quant à sa femme, qu'il avait rencontrée à l'époque à l'UNEF, elle me faisait part de sa révolte contre les terroristes, « des jeunes qui ont tué d'autres jeunes », mais surtout n'hésitait pas à déclamer ses envies de révolution, contre la montée en flèche du FN. « Je préfère encore le chaos plutôt que cet état de n'importe quoi »... Et son message aux jeunes : « on compte sur vous ». Aussi effrontée et rebelle maintenant qu'à ses vingt ans. 

Quant au film, que dire ? J'y étais avec une amie Arménienne, et pendant que j'avais le souffle coupé, elle était figée d'émotions sur son siège, avec quelques larmes versées vers la fin. Le film est magnifique, tout simplement. Une histoire de fou, oui, mais surtout de fous – parce que l'homme est cet « animal fou dont la folie a engendré la raison ». Divisé en trois périodes, il commence avec l'assassinat héroïque commis par Soghomon Tehlirian, qui tua Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien (et qui fut ensuite acquitté par un jury populaire allemand), et se conclue avec la fin de l'U.R.S.S. ainsi que la création de l'Arménie nouvelle. Entre les deux, l'histoire terrible, tragique, d'un jeune révolutionnaire arménien dans les années 80 qui décide d'entrer dans la lutte terroriste, et découvre les implications de cet engagement : perte de sa famille, perte d'identité, flou moral et conséquences humains désastreuses (tout commence avec son premier attentat qui fauche les jambes d'un innocent en Turquie). 

Malgré l'année du centenaire du génocide arménien, le réalisateur, et c'est là sa force, n'a pas hésité à montrer les dérives du terrorisme arménien de l'époque. Il dira d'ailleurs après le film, en discutant avec une Arménienne un peu choquée, que « la vérité est révolutionnaire ». Et en effet, le film est puissant en cela qu'il montre le drame arménien, les volontés justes de reconnaissance des jeunes militants révolutionnaires, et qu'imbriqués dans tous ces drames politiques, les passions humaines disposent d'une place d'envergure. La vérité, mais sans neutralité indigne, avec une subtilité très juste. Passant de l'amour impossible entre militants armés, au conflit entre morale et lutte armée, aux délires de puissance et à l'avidité de sang du chef de l'armée (qui suscitera une division au sein même des guérilleros arméniens), jusqu'à la centralité de la mère jouée par Ariane, Robert Guédiguian touche à peu près à tout ce qui constitue la tragédie humaine, avec un soupçon d'humour et beaucoup de tendresse pour ses personnages.

Le hasard des dates a voulu que le drame du 13 novembre eut lieu deux jours après la sortie de cette histoire sur une autre forme de terrorisme – distincte, incomparable. Je ne peux que vous conseiller d'aller voir ce film, qui est du grand cinéma, d'autant plus que la catastrophe parisienne l'a complètement éclipsé. Les réalisateurs engagés ne courent pas les rues, et quand ils font de bons films ils méritent d'être vus.