jeudi 26 novembre 2015

Surveiller la surveillance

Le terrorisme est toujours celui de l'autre ! Qu'on n'oublie jamais que des Mandela, des Che Guevara, des sous-commandant Marcos, des Jean Moulin, j'en passe et des meilleurs, ont tous été à leur époque catalogués « terroristes » par leur pouvoir d'Etat respectif. La violence de l'Etat, légitimée uniquement par lui-même et sa propre existence, n'est pas une lumière bonne et pure, ou un outil neutre qui s'appliquerait indistinctement selon celui qui en tiendrait le manche – à l'instar d'un couteau. Tôt ou tard, les têtes un peu trop dures, les nuques un peu trop raides, subissent la schlague étatique afin de rentrer dans le rang, l'échine bien courbée selon un angle administrativement décrété par la bureaucratie idoine.

Ce discours ne risque pas d'être très populaire en ces temps d'unanimisme anti-terroriste, et loin de moi l'idée de tout mettre dans un même sac. Le travail des services de renseignements est pragmatiquement nécessaire face à la menace du djihadisme violent et mondialisé. De nombreuses personnes travaillent dans l'espoir de défendre le peuple contre des menaces réelles. Mais qu'on se rappelle une chose : le terrorisme religieux gagne, non pas lorsqu'il arrive à tuer des centaines des gens, mais lorsqu'il arrive à justifier la suppression des libertés de millions d'autres. Ainsi des dystopies comme celles du film Brazil ou du roman 1984, où un terrorisme aveugle et d'origine inconnue sert d'alibi et de justificatif à un pouvoir totalitaire... Le journaliste du Monde Jacques Follorou parle, du reste, de « victoire posthume de Ben Laden » (Démocraties sous contrôle. La victoire posthume d’Oussama Ben Laden, éditions CNRS) : le terrorisme aurait déjà gagné par la prolifération de mécanismes de surveillance et par l'autonomisation de vastes complexes sécuritaires, détachés de tout contrôle politique ou du regard des élus.

Les Américains, toujours « en avance sur leurs excréments » (René Char), ont violé continuellement de cette manière le droit international, les droits de l'homme ou les libertés intérieures, en espionnant sa propre population, en employant le fameux Joint Spécial Operation Command comme machine à tuer à travers le monde et en emprisonnant à tire-larigot dans des prisons secrètes. Qu'on ne se leurre pas, ce drame liberticide nous guette : les services de renseignements anglais et français sont déjà de véritables partenaires de la NSA, et nous verrons tôt ou tard l'élargissement des critiques du terrorisme aux militants un peu trop radicaux (anarchistes, écologistes (1), conseillistes, etc.). L'interdiction de tout rassemblement, les proto-couvre-feux et autres sottises contradictoires de l'Etat belge (qui se déresponsabilise quand ça l'arrange, brandissant les risques accrus sans pour autant protéger les manifestations de sa population, signes pourtant de vitalité démocratique) n'augurent rien de bon.

Garder l'oeil acéré et l'esprit vif sont autant de mesures prophylactiques en ces temps de conformisme sécuritaire. A vouloir sacrifier la liberté sur l'autel de la sécurité, l'on ne récoltera ni l'une ni l'autre.

(1) Des maraichers bios ont récemment subi des perquisitions absurdes ordonnées par le préfet, suscitant chez l'une cette remarque ironique : « Ils s’attendaient à quoi, des légumes piégés ? »

Chronique de Kamasi Washington à l'Ancienne Belgique

 

Le lundi 16 novembre j'ai eu la chance de découvrir en laïve le concert de Kamashi Washington à l'Ancienne Belgique. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le gars envoie du bois ! Des rythmes tantôt soul, tantôt funk, avec en trame continue le jazz, dont on connaît les joies fusionnelles depuis les années 70. Mais Kamasi Washington, c'est avant tout un groupe, avec des individualités toutes aussi capables de se produire sans lui, toutes aussi indépendantes, et toutes ayant d'ailleurs récemment enregistré un album. Le maître d'oeuvre a donc pu laisser ce soir-là s'accomplir chacune d'entre elles, en prenant la distance du chef d'orchestre pour laisser ses acolytes briller à ses côtés.

Entre le contrebassiste qui s'est déchaîné en mélangeant son rap et son instrument, le pianiste dont les doigts fulminaient contre le clavier ou le daron de Washington venu pour l'occasion montrer que le vieux lion a encore quelque chose à dire à la jeune garde, la petite scène de l'AB a plongé une foule dans l'orgasme sonore. Appâtée, séduite, puis martelée crescendo pour être finalement achevée par des breaks explosifs, ceux qui ont pu écouter le gars en début ou en fin de soirée (il donnait deux concerts) en sont ressortis un peu abasourdis, les jambes flageolantes et les tympans qui en redemandaient. Une superbe découverte, dont le nouvel album « The Epic » est à redécouvrir (même si Washington en direct est bien plus intéressant que Washington en album).

dimanche 15 novembre 2015

La France est forte quand elle résiste, et belle quand elle est universelle

En ces jours noirs, pleins de désarroi, d'une tristesse rongée d'amertume et de colère, je préfère publier cette peinture révolutionnaire plutôt que changer narcissiquement ma photo de profil. Parce qu'une France forte dans l'adversité, c'est une France libre, égalitaire et fraternelle – une et indivisible. Parce que le drapeau bleu-blanc-rouge est avant tout celui de la fille ainée de la Révolution, qu'il porte en lui un message universaliste, et qu'il n'est donc pas la petite propriété médiocre et arrogante des patriotards du dimanche – serviles quotidiennement, et soudainement chauvins comme pas deux, Français pure souche lorsqu'il s'agit de flageller leurs frères musulmans. Parce que s'il y a une guerre à faire, c'est celle que mène la liberté guidant le peuple, contre la barbarie double, contre le Janus de la barbarie : l'oppression intérieure, l'ennemi extérieur.

La guerre, oui, mais juste. Intervenir à l'étranger comme ce qu'a déjà commencé à faire le gouvernement français, n'est qu'une réponse sotte et démesurée à la crise réelle qui a pu mener à cette boucherie. L'islamisme est un fait qui a sa propre existence, ses origines et ses buts extérieurs à l'Occident. Contrairement à ce que certains ont pu exprimer ici et là, l'Occident n'a pas à se sentir seul et unique responsable de ce qui lui advient : il y a quelque chose de pervers à déresponsabiliser totalement l'ennemi pour se construire soi-même, d'un même mouvement, en victime et bourreau. L'islamisme n'a pas attendu l'Occident pour se développer, il n'a pas attendu notre « perversion » non plus pour s'inspirer de tous nos travers et de toutes nos inventions (les nouvelles technologies en matière d'armement comme en matière de communication).

Cependant, nos faiblesses sont ses forces, notre manque de liberté est son justificatif, notre manque d'égalité est son moteur, notre absence croissance de fraternité est son allié. Quand on vit sous surveillance, on vit opprimé, et un oppresseur aussi puissant peut tout aussi bien envoyer ses dominés à la guerre, sans leur aval, comme il peut avec la même autorité contrôler ses sujets par tous les moyens modernes existants. Ainsi va de l'impérialisme occidental, à motifs intéressés, à légitimité nulle et à conséquences mortelles. On ne créé pas ainsi notre ennemi, mais on le renforce clairement. Et l'on ne fait plus que souiller ce beau mot de Liberté, car on ne libère personne à coups de bombes, et on n'est pas libres à coups d'écoutes téléphoniques et de caméras de surveillance. Rien ne justifie et ne justifiera les politiques belliqueuses, comme les politiques sécuritaires, encore moins la sécurité – qu'elle détruit en désordonnant la politique mondiale – ou la liberté – qui disparaît alors pour tous.

Quand on creuse les inégalités et qu'on disloque les sociabilités diverses et variées, la décence commune, on créé un terreau fertile à la misère, et donc au fanatisme. La bourgeoisie elle-même le connaît, ce fanatisme : ce ne sont pas des hommes incultes et pauvres qui théorisent et financent le terrorisme islamiste, ce sont des grands intellectuels, formés dans de prestigieuses et couteuses universités, ou de riches pétromonarques gavés d'or noir et de dollars. Qu'on se souvienne ainsi que si celui qui se fait exploser a quitté son quartier pourri pour trouver un nouveau combat, celui qui l'arme et l'endoctrine vit paisiblement derrière de lourdes protections militaro-financières.

Quand on détruit la fraternité, quand il n'y a plus d'identités rassembleuses – que ce soit la patrie des droits de l'homme ou la classe ouvrière –, quand le racisme explose parce qu'il n'y a plus que des luttes horizontales, que la mondialisation nous met tous en concurrence à travers le monde et les frontières, la pseudo-Umma des terroristes religieux a un couloir béant où s'engouffrer et recruter ses militants sans repères. Et quand on oublie, enfin, la laïcité, c'est-à-dire le laos, le pouvoir populaire contre la loi religieuse, la politique séparée des diktats dogmatiques, l'autonomie des consciences face au grégarisme des multiples sectes intégristes, on empêche dès le début à l'enfant de développer des anticorps qui le préserveront plus tard de ce genre de maladies mentales. On créé et on maintient des adultes dans un état d'ouverture à ce genre d'idées, puis peut-être un jour à ce genre de pratiques.

Alors oui, c'est vrai, la violence existe partout à travers le monde. Les crimes de masse se perpétuent dans des silences bien trop lourds pour être dénoncés à l'aide d'une seule phrase. Mais il est normal et humain d'être plus choqué par le prochain. Qui plus est : il est légitime d'être meurtri de voir que même un pays en paix subit la violence planétaire, globalisée et déterritorialisée du terrorisme. On ne combattra pas la violence répandue sur le globe en relativisant un tel événement. On devrait être au contraire d'autant plus indigné de constater qu'elle commence à atteindre nos propres pays. Cela ne peut qu'annoncer son renforcement dans le monde et non sa décroissance. Contre cela, seule une politique, et donc une géopolitique, intelligentes et solidaires peuvent lui saper ses bases. La coopération entre les peuples, le renforcement des souverainetés respectives, et la lutte contre une mondialisation qui renforce les identités meurtrières tout en dézinguant les moyens de subsister de tout le monde – ainsi que les budgets publics pouvant potentiellement combattre militairement Daesh –, voilà ce qui pourrait aider à un véritable combat contre l'intégrisme islamique.

Et j'espère que tout le monde méditera ces paroles de Charles Péguy, intemporelles, toujours jeunes et pertinentes : « Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être du monde, ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être d'un des partis de l'homme, ils croient qu'ils sont du parti de Dieu. Parce qu'ils ne sont pas de l'homme, ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'aiment personne, ils croient qu'ils aiment Dieu. »

Et que vive la République française !

lundi 9 novembre 2015

Chronique de Tokyo Sonata

Magnifique découverte de Kiyoshi Kurosawa – l'autre Kurosawa, vivant et plus connu pour ses films fantastiques –, « Tokyo sonata », un film tragi-comique, où les élans de burlesque (surtout vers la seconde moitié du film, où le rocambolesque frise parfois le n'importe quoi) font aussi la part belle aux moments de légèreté, de tension, de tristesse et de désespoir.

Il s'agit d'une histoire de drame familial, cas classique dans le cinéma japonais. On y suit la lente chute aux enfers d'une famille de la classe moyenne japonaise, à la suite du licenciement du père. Touche potentiellement critique du réalisateur : on apprend au passage que son entreprise préfère embaucher des Chinois en Chine qui coutent trois fois moins chers que les employés japonais. Le père, pour tenter de garder la face dans une société corsetée par le qu'en-dira-t-on et le patriarcat, va d'abord vagabonder dans Tokyo en costume-cravate, pour ensuite subir les diverses humiliations liées à la recherche d'un emploi et finir comme homme de ménage dans un centre commercial. Au même moment, le reste de la famille se décompose, le fils ainé allant combattre dans l'armée américaine, le fils plus jeune devant cacher sa passion et son don pour le piano, et la mère laissée à l'abandon, incapable de nouer des liens avec tous et de faire tout tenir ensemble, vivant une brève aventure avec un cambrioleur raté.

On entraperçoit au travers de cette fresque le récit plus large du rafiot à la dérive qu'est devenu le Japon, victime terrible de la mondialisation, subissant de plein fouet ce capitalisme qui selon Marx et Engels « a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste » et « déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » L'autorité du père, devenue risible dans un monde où l'argent est devenue l'unique autorité et où la servilité larbine est de rigueur, n'est plus que prétexte à la moquerie. Les adultes semblent incapables de tenir debout, fantasmant le table rase, le recommencement irresponsable. Les enfants qui vivent au même moment cette médiocrité, ce manque total de sens et de romantisme de la civilisation moderne, désenchantée et perdue pour l'esprit, se trouvent des échappatoires, l'un dans une aventure fantasmée de soldat, l'autre dans la musique.

Kurosawa nous illustre ainsi que la destruction de la famille, la perte d'autorité parentale, ne sont pas tant des actes d'autonomie, que le résultat d'un système devenu fou qui plonge tous dans un océan de monotonie conformiste, de soumission à l'autorité extérieure – du patron, du recruteur, de l'Etat –, de vide de sens et de conservatisme futile. Seul îlot d'espoir : celui du fils prodige, apte à sauver ses parents, dans une fin quelque peu incongrue dont la morale oscille entre optimisme artistique, rôle salvateur de la jeunesse et renaissance par le chemin de croix.