jeudi 5 février 2015

Extrait de « L'Erreur de calcul » de Régis Debray

« Pris dans l'étau Éco, notre vocabulaire s'est réduit à l'os. Chacun s'exprime à l'économie : il gère les enfants, investit un lieu, s'approprie une idée, affronte un challenge, souffre d'un déficit d'image mais jouit d'un capital de relations, qu'il booste pour rester bankable et garder la cote, en jouant gagnant-gagnant. Son oui à une invitation à déjeuner est un "vendu, j'achète", il s'émeut d'"un paysage qui vaut de l'or", et son graal est un low cost. Ces tics de langage procèdent d'un T.O.C. (trouble obsessionnel compulsif) qui refuse de se soigner. La parité ? Un décompte, point final.

Quand notre ministre de la Culture et de la Communication (titre à intervertir : la com pèse cent fois plus) reçoit un président de la chaîne publique, il le somme de remonter dare-dare l'audimat. "Les chiffres sont là Monsieur, il n'y a rien à dire d'autre." Et surtout pas parler mission, spécificité, service. Un chercheur en sciences sociales se voit accorder son satisfecit d'après le h-index, le nombre d'articles qu'il a publiés dans les revues anglo-saxonnes, seules habilitées ; un ministre de l'Intérieur, au nombre d'éloignements d'étrangers par an ; un préfet, au nombre de campements roms expulsés dans la semaine ; un agent de la circulation, au nombre de contredanses qu'il a collées dans la journée ; un film, au nombre d'entrées le mercredi et l'intérêt d'une émission à sa part de marché. Le valeur d'un projet se mesure à sa réalité comptable et nos bambins ont une valeur faciale indexée dans Facebook sur leurs effectifs amicaux.

(...)
Sur quoi ne peut-on désormais ficher un panonceau For Rent ou For Sale ? Le sperme, qui a ses banques, le rein et le foie, qui ont leur marché, les ventres qui se louent, les réuptations qui ont leur tarif, comme les plages, les footballeurs, les animateurs des ondes et les étrons d'artiste. L'étalonnage monétaire des individus fixe la hiérarchie des prestiges à l'intérieur – rich and famous, un pléonasme – et le PIB, celle des nations dans le vaste monde. S'il y a bien, avec les révolutions numériques, une économie du gratuit, c'est pour mieux imprégner les esprits des valeurs et pouvoirs du monnayable. Le gratuit est le cheval de Troie du payant, et le cadeau-Bonux, chacun le sait, est un pousse-à-l'achat (plus un produit est consommé, plus il devient intéressant). Conclusion : s'il y a une crise économique, l'économie comme discipline est si peu enc rise que son ombre portée gouverne aussi bien notre intimité que l'ensemble de notre vie publique et déjà intellectuelle. Le "grand économiste" (puisqu'on n'en connaît guère de petit) est habilité non seulement à fixer la feuille de route nationale mais, rien de ce qui est humain ne lui étant étranger, à disserter, via livres, rapports, chroniques, blogs, tweets et conférences de omni re scibili – la musique, Spinoza, la dérive des continents, Sénèque, l'humanisme, l'urbanisme, l'érotisme, etc. Nos champions d'une science surestimée et pour le moins aléatoire, qui se chamaillent sur chaque diagnostic et ne connaissent de pronostic que rétrospectif, ne rient qu'en se regardant, comme les augures romains, sans faire rire personne d'autre. Leurs avis sont écoutés avec gravité sur le parvis des temples. Bizarrement, leur fulgurante montée, en influence et crédibilité, est intervenue quand l'économie qui n'occupait pas jusqu'alors tous les écrans, s'est mise à battre de l'aile avec la crise pétrolière, à la fin des Trente Glorieuses. On me répondra que c'est quand la voiture tombe en panne que les garagistes sont le plus écoutés. C'est logique. Sauf que les mécaniciens, dans l'automobilie, savent en général la faire repartir. »