mardi 21 octobre 2014

Manuel de l'anti-tourisme – Extraits

« Le vrai voyage n'est-il pas dans l'aller simple ? Se laisser embarquer au gré des routes terrestres, ferroviaires, maritimes, bifurquer lorsqu'on ne s'y attend pas. Eloge de la lenteur. Bonheur ineffable de se trouver en transit en mouvement, entre deux points. Eprouver physiquement la distance, découvrir l'entre-deux, se retrouver à Pétaouchnock... »

« Une faible proportion de personnes dans le monde dispose de smoyens d'être des touristes. Comme l'automobiliste (80% de la population mondiale n'utilise pas encore de voiture), le touriste est un marginal destructeur. Loin d'être si généralisé que cela, le tourisme apparaît donc bien comme la pratique de celles et ceux qui disposent de suffisamment de ressources économiques pour jouir du monde sans entraves. Il est le luxe d'un minorité dont l'impact concerne une majorité, parce que cette minorité tente d'aller partout et que partout on cherche à attirer son pouvoir d'achat. Son pouvoir d'achat plutôt que sa bonne mine, n'en déplaise aux idéalistes. »

« L'un des paradoxes du tourisme d'aujourd'hui est de tuer ce dont il vit, en véritable parasite mondophage. Celui-ci préfère le divertissement à la diversité ; le premier est en effet plus confortable car il ne remet rien en cause. Ainsi le touriste déclare son amour à cette planète dans ses moindres recoins, et, ce faisant, il contribue à l'épuiser impitoyablement. »

« Voyage, vous avez dit voyage ? Mais que reste-t-il des liens entre tourisme et voyage, justement ? Le tourisme est un phénomène si général, si répandu, et nos voyages se voudraient si exceptionnels, si merveilleux, que ce désir voyageur s'affronte à la réalité touristique, qui banalise la pérégrination, lui ôtant son mystère, son goût de l'aventure, son opacité même. L'imaginaire aussi est touché.

Le voyageur recherche l'autre, l'ailleurs "authentique", "inviolé" de ses semblables, comme l'indique la quête de lieux de plus en plus éloignés... Et ses semblables sont partout, lui renvoyant sa propre image, même au bout du monde. Un comble !

Est-ce encore possible de s'oublier et d'oublier ses repères culturels, de sortir de ses familiarités, de devenir autre parmi cette ressemblance qui saute au visage ? »

« [La vision faussement idéaliste et exagérément optimiste du tourisme] passe sous silence ses "effets secondaires", comme l'augmentation du coût de l'immobilier, qui installe une forme de concurrence de pouvoir d'achat entre la population locale et les "autres", comme les résidents d'agrément. On assiste aussi à la prolifération des résidences secondaires qui tue la vie locale en occupant l'espace sans réellement l'animer. Il faut encore pointer les conflits d'usages, comme dans cette vallée du nord de l'Ardèche où l'été les éleveurs se plaignent du captage des ruisseaux par les propriétaires de gîtes, pour remplir les piscines et les baignoires des estivants. Or l'eau devient rare certains étés. Ceci n'est pas sans lien avec la fin des activités traditionnelles désormais remplacées par un folklore sans âme faisant la promotion des clichés faciles. C'est étonnant comme la quête touristique du terroir et de ses produits a lieu au moment où il devient de plus en plus difficile pour les "autochtones" de vivre dudit terroir. »

Rodolphe Christin, Manuel de l'anti-tourisme, éditions écosociété.

Lire par ailleurs mon article pour VDN «Derrière l’"authentique", la folklorisation et l’uniformisation du monde ? ».

dimanche 5 octobre 2014

Le cheval de Péguy. Un mystère. – Extraits

Très agréable découverte que cet opuscule sur Charles Péguy, rédigé par un auteur dont le nom – Jean-Luc Seigle – n'est pas sans rappeler les origines populaires, rurales de ce premier. L'auteur, sans expertise ni ésotérisme, mais avec la rigueur et le goût du travail bien fait, parle de son Péguy. Un Péguy de profane, mais un Péguy ami et avec un air de famille ancestral – on croirait lire un texte écrit des deux siècles comme on écrit avec deux mains : une plume tenue par le XIXe et une autre par le XXIe. Seigle décrit à travers ce poète paysan le peuple de France, et vice-versa. Randonnée dont les chemins nous mènent aux personnages principaux de la vie de cet écrivain français au parcours si particulier : sa mère, son meilleur ami Marcel et Jeanne d'Arc. Un questionnement récurrent, à l'allure paradoxal de prime abord : quel est le nom du cheval de la pucelle d'Orléans ? Interrogation à l'apparence insoluble, et pourtant la réponse est là. Le cheval de Jeanne n'a pas de nom, car il s'agit du peuple de France. Le peuple des pauvres, des pauvres créateurs de vertu, pauvres qui soutinrent la visionnaire contre les Rois et l'Église. Extraits d'un ouvrage à lire, que l'on soit passionné de Péguy ou non.

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« La poésie il la connaissait sans savoir que c'était de la poésie. La poésie est d'avant sa naissance. Partout. C'est qu'elle remonte du Moyen Âge cette poésie-là. Elle est d'une antiquité visible dans la maison des rempailleuses. Elle est une éternité qui abolit le temps au point de rapprocher le temps de Jeanne de son temps à lui. La même poésie dans le four à pain, dans la croûte du pain bien cuit sur la table, dans les bols de soupe qui fument. Elle est dans le feu, dans l'âtre, dans les chaises qu'il faut rempailler, dans le mouvement de la faux, dans le silence de la faux qui coupe la luzerne et le blé, dans les labours et les chevaux de trait qui peinent comme ils peinaient au temps de Jeanne. La poésie est dans le biniou qui joue les mêmes ritournelles ; elle fait toujours danser et taper les sabots sur la même terre battue, qui à force d'être battue par les sabots depuis des siècles ne se soulève plus. C'est la seule différence avec le temps de Jeanne. Sinon, la poésie est toujours une respiration de tous les jours, elle est aussi dans les mains abîmées de sa mère, dans les jupes longues et noires de sa mère, dans ses cheveux fatigués ; la poésie est dans le rempaillage des chaises que sa mère et sa grand-mère rempaillent, dans la vieillerie de sa grand-mère qui a des mains d'homme. La poésie a des mains d'homme. » (p. 30)