mercredi 19 février 2014

BHL et les JO de Sotchi : nous sommes tous Ukrainiens, et non Népalais ou Indiens

Le seigneur de guerre Bernard-Henri Lévy remet une couche, fine mais néanmoins criarde, sur un sujet qui n'avait pas besoin de son coup de brosse maladroit. Dans un billet laconique, son traditionnel système manichéen, hérité d'une pensée judéo-chrétienne pour laquelle tout enjeu se résume à une opposition entre bien et mal, bons et méchants – que l'on peut trouver paradoxal, si du moins on ne connaît pas l'incohérence systémique de sa propre pensée, sous la plume de l'auteur d'un livre nommé « La pureté dangereuse » – apparaît ici en grandes lettres. La pureté du bien, défendu par son héros BHL, contre la vilénie toute aussi pure du mal, font face à face dans un énième enjeux international sur lequel l'histrion germanopratin a eu l'indécence de poser sa plume pleine de sang.

Dans cet exercice pitoyable, on notera cependant l'extraordinaire deux poids deux mesures : si BHL se rejoue Tian'anmen en Ukraine et appelle à boycotter les JO de Sotchi – chose qui n'a pas perdu de son ridicule depuis l'épisode Robert Ménardien du boycott des JO chinois –, on ne l'entend guère parler à propos de la Coupe du Monde de ce grand pays démocratique qu'est le Qatar... Point de sanctions demandées, nul boycott annoncé à grand renfort de lyrisme belliqueux pour ce pays où plus de 450 travailleurs indiens sont morts en deux ans, plus de 400 travailleurs népalais durant une période indéterminée et où les conditions de travail se révèlent dignes d'un esclavage moderne – conditions qui s'aggraveront de manière radicale pour la tenue de la Coupe du Monde, avec selon la Confédération Syndicale Internationale plus de 4000 morts potentiels d'ici à son début en 2022. On compte déjà 44 morts népalais entre le 4 juin et le 8 août sur des chantiers liés au mondial, selon les renseignements de l'ambassade népalaise. « Jeunes pour la plupart, ils ont été victimes d'attaques et insuffisances cardiaques ainsi que d'accidents sur leur lieu de travail. Tous exerçaient dans des conditions d'exploitation qui s'apparentent à de l'esclavage moderne. » (1)

samedi 15 février 2014

Passage sur Radio campus à propos de la gouvernance

Pour mon (modeste) premier passage à la radio, je suis allé parler du concept de gouvernance avec deux camarades du collectif Diffraction, pour l'émission Histoire de Savoir diffusée sur Radio Campus, radio de l'Université Libre de Bruxelles. Voici l'enregistrement, suivi des notes qui m'ont permis de faire ce billet (que j'ai du raccourcir sur le moment pour les besoins de l'émission) :



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Retour sur le concept de gouvernance

Le mot de gouvernance revient dans toutes les bouches en cette fin d'année. Certes, à l'ULB, nous en avons déjà entendu parler en long et en large avec la réforme de la gouvernance de l'université, cependant, et plus globalement, ce terme est usité par une multitude diverse et éclectique de personnes, des politiciens aux journalistes en passant par les universitaires. Ainsi, Jacques Chirac pouvait en appeler à une « gouvernance mondiale » dans le cadre d'un ONU de l'Environnement, Alain Juppé se féliciter d'assister à l'émergence de mécanismes de gouvernance mondiale, et l'on a même entendu parler, lors du changement de pape, de « discussions internes » sur la « gouvernance » du Vatican !

Mais qu'est-ce que la gouvernance ? Que peut-on mettre derrière ce terme employé à toutes les sauces, par des gens de gauche comme de droite ? Le concept de gouvernance est aujourd'hui agité sans cesse comme un mot fourre-tout pouvant désigner tour à tour bonne gestion des affaires courantes, type de gouvernement ou l'action même des gouvernants. Un détour par l'histoire s'impose donc pour comprendre l'origine de ce concept, et ainsi en appréhender un peu mieux la teneur.


mardi 4 février 2014

Guy Debord, Notes sur la « question des immigrés », avec introduction sur Alain Finkielkraut

Une vidéo récente issue de l'intervention de Finkielkraut à l'UMP m'a incité à publier ici une note relativement obscure de Guy Debord, où le problème de l'immigration et de son assimilation est posé avec une lucidité profonde et radicale. Dans notre entreprise de récupération des idées socialistes, il est bon de reprendre ce court article qui circule bien trop dans les milieux internet de l'extrême-droite, et beaucoup trop peu dans les milieux libertaires, socialistes ou décroissants. 

Dans cette vidéo, le philosophe Alain Finkielkraut reprend ses marottes habituelles : déculturation, disparition de l'idéal assimilationniste, etc. Avec un exemple qui a fait et fera polémique, à savoir l'accent et la façon de parler. Avant toute chose, sans partager les opinions parfois poussées du philosophe, ainsi que sa venue à un évènement organisée par les ripoux du parti ultra-capitaliste qu'est l'UMP, force est de constater qu'Alain Finkielkraut pose souvent de bonnes questions comme de solides constats – qu'on aurait tort d'ignorer à cause de ses amples mouvement de mains, sa colère permanente ou ses propos parfois déplacés. Mais, en définitive, en dépit de tout cela, il est bien trop bourrin et pas assez radical dans son approche, et ce d'un même mouvement. Il fait beaucoup de bruit et tonne, mais paradoxalement son approche ne va pas jusqu'à la racine des choses ; il se contente d'un aristocratisme des moeurs finalement assez banal, que l'on retrouve aisément chez le Tocqueville – sa référence principale – dans son pendant sceptique. De ce point de vue là, les analyses des libertaires et des mouvements critiques comme les post-situationnistes sont plus intéressantes, parce qu'elles ne se limitent pas à ronchonner en pleurant sur les politiques politiciennes et l'état des choses. Le choix n'est pas entre l'analyse finkielkrautienne du monde, sorte de parent pauvre du culturalisme, et l'analyse centrée autour du socio-économique.

La sécession culturelle des minorités, tout comme la déculturation des jeunes, qu'ils soient d'ailleurs immigrés ou non, a moins de rapport avec la marginalité socio-économique ou la mauvaise éducation scolaire, que l'avancée radicale de la culture de masse (analysée brillamment par l'école de Francfort et Christopher Lasch), de la globalisation culturelle, de la déterritorialisation des hommes et des choses ou de la dématérialisation des relations humaines. La technologie ne fait que se greffer à ces phénomènes sociaux pour en accentuer les côtés négatifs (déliaison, solitude de masse, connexion au monde décrochée du local,...). Elle en est la cause et la conséquence à la fois.

Les paysans du XVIIIe siècle, par exemple, ne connaissaient pas ou peu l'éducation scolaire, donc la culture au sens où l'on entend aujourd'hui d'après une définition issue des Lumières (connaissances universelles, éducation savante, ...), mais cependant ils disposaient d'une culture forte et authentique, dans laquelle des générations entières étaient socialisées. On parlait le patois du coin, on avait ses traditions, ses coutumes, son accent, et un enfant né dans cet environnement assimilait cela comme une éponge. Culture forte signifiait alors identité forte, et vice-versa. On pourrait trouver la même chose dans des tribus anciennes et contemporaines, qu'il s'agisse des Nuer, des indigènes du Chiapas ou des Ouïgours en Chine – leur culture demeure menacée cependant par l'occidentalisation du monde, qui passe notamment par la modernisation technique des choses : ainsi les Pygmées voient leur culture menacée quand l'on vient détruire leurs arbres, considérés comme sacrés et parties importantes de leur cosmologie, pour construire des autoroutes. Les Grecs eux-mêmes vivaient dans un environnement de socialité en face-à-face, où tous se sentaient appartenir fortement à un enchevêtrement de communautés plus ou moins grandes, chapeautées par la Cité.

Ceci a disparu dans les grandes villes occidentales, pour diverses raisons (gentrification, expulsion des classes populaires par certaines politiques urbanistiques, arrivée massive d'ethnies différentes au même moment où les personnes « de souche » quittait le milieu notamment par l'effet de l'ascenseur social, etc.), et le lien avec le passé, donc une certaine histoire et une certaine identité, a disparu. Résultat, on bricole sur place de nouvelles cultures, et comme on n'invente pas à partir du néant et bien les gens fabriquent à partir de ce qu'ils connaissent : l'éducation des parents, des fragments et des reconstitutions fantasmées de la culture du bled, etc. D'où la persistance d'un accent et de pratiques, déplorée par Finkielkraut, qui n'étaient pas auparavant « du pays ». Et si les petits blancs adoptent tout cela – phénomène connu en Belgique comme en France, des blancs becs voulant se la jouer wesh wesh en utilisant un accent et des mots en arabe sans même parler la langue (cf. le film les Barons) – c'est tout simplement parce que la culture vivante, forte sur place est bien celle de ces minorités qui ont encore gardé des fragments de leur culture d'origine, alors qu'eux ont été totalement déracinés – il y a d'ailleurs de plus en plus d'études qui s'intéressent à ce phénomène des petits blancs déracinés, et l'impact que cela a eu sur les formations radicales d'extrême-droite comme les skins en Angleterre.