mercredi 27 mars 2013

Ayn Rand, philosophe ultralibérale pour bourge asocial

ObjectivismAlors que l’Amérique d’Obama fait face à une déferlante de plans d’austérité comme ce pays n’en a guère connus depuis longtemps, alors que le Tea Party, ce groupuscule pris par la rage de l’égoïsme, domine toujours les débats dans ce pays, il nous apparaissait judicieux de revenir sur une intellectuelle qui, méconnue pourtant sur le vieux continent, a eu une influence décisive sur le Nouveau Monde. Ayn Rand, égérie de la droite libertarienne la plus dure et la plus extrême – entendre la mouvance ultra-individualiste et ultralibérale – peut se vanter d’avoir réussi à gagner une guerre culturelle dans son pays d’accueil, à la façon d’une Jeanne d’Arc athée du libéralisme.

Ayn Rand est de ces personnes qui, dans une logique quasi-fanatique, tentent de mener jusqu’au bout la logique d’une idée. Si le libéralisme est un Janus uni, force est de constater qu’elle en est la championne. En effet, elle fait partie de cette frange rare du libéralisme qui, dans un effort de cohérence absolue, a réussi finalement à pousser jusqu’à l’absurde toutes les formes possibles et imaginables de libéralisme : politique, culturel et économique. De gauche, comme de droite. Retour sur l’histoire d’une femme ancrée dans le XXe siècle. Et plus encore.

Who’s Ayn Rand ?


Objectivism
Objectivisme : les riches et les puissants n’ont pas besoin 
d’instructions pour savoir comment être des connards suffisants.
Ayn Rand est née Alissa Zinovievna Rosenbaum le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg en Russie, dans une famille bourgeoise avec un père pharmacien. Sa pensée a été fortement marquée par cette période de sa vie, on pourrait même dire, sans faire de la psychologie de bazar, que c’est sans doute cela qui la poussera à s’engager dans la pente dévastatrice de l’individualisme radical. C’est en effet à cette époque qu’elle fait l’expérience directe du bolchevisme, vivant la révolution russe de 1917 comme un cauchemar et la dénonçant très vite – nonobstant un soutien initial. Elle et sa famille fuiront les combats pour aller en Crimée, et après la victoire des communistes suivront une confiscation de la pharmacie paternelle et une longue période de relative famine. Sa famille passera une partie de sa vie à fuir les bolcheviques en Ukraine et en Crimée, pour finir par retourner, après l’invasion communiste, à Pétrograd. Ayn Rand s’en sort, mais avec une détestation inouïe de toutes les formes de communisme, de toutes les formes de collectivisme, toutes mises dans un même sac, amalgamées dans une haine irrépressible qu’elle ne cessera de déployer durant le reste de sa vie. Le marxisme-léninisme aura créé ainsi l’une de ses plus ubuesques ennemies.
« C’est en découvrant la culture américaine qu’elle finira par devenir une atlantiste échevelée. »
Jeune fille précoce, elle finit son lycée à 16 ans et entame des études de philosophie et d’histoire à l’université de Pétrograd dont elle sortira diplômée plus tard. Elle s’intéressera alors au cinéma en entrant à l’Institut d’État des Arts cinématographiques, où elle se penchera sur l’histoire et la politique américaine. C’est sa passion intellectuelle qui l’aidera aussi à se départir de la propagande soviétique pour former sa propre pensée, tout en restant paradoxalement influencée par ce régime en y étant symétriquement opposée. En lisant jeune, elle sera d’abord conquise par la figure du héros littéraire, qui se retrouvera dans ses futurs romans (elle comprit assez vite l’intérêt d’avoir une figure majeure et épique pour faciliter la transmission de ses idées). En découvrant de nombreux auteurs russes, elle se convaincra en outre de la nocivité intrinsèque du communisme. Mais c’est en découvrant la culture américaine qu’elle finira par devenir une atlantiste échevelée : le cinéma américain exercera ainsi une réelle fascination sur la jeune Rand, et elle finira par émigrer définitivement dans ce pays qui symbolisait pour elle le modèle idéal de société.

Ayn Rand, ou la folie libérale poussée jusqu’à l’absurde


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Ayn Rand.
La pensée d’Ayn Rand est complexe, brandissent souvent ses adorateurs. Il serait plus juste de la qualifier de grotesque et caricaturale. Son œuvre est une sorte de potée indigeste de toutes les sordidités macérées dans les intestins malades de l’Occident individualiste. Toutes les salades du libéralisme le plus carnassier, le plus débridé, s’y retrouvent. Le mérite de la camarade Ayn Rand aura été de lustrer à l’aide de son cerveau encore dégoulinant de liquide céphalo-rachidien les sales bottines cloutées des penchants les plus terribles de l’homme, et d’en faire ensuite une industrie florissante au pays des industriels rois. Avec elle, le vice devient vertu ; il devient une philosophie : l’objectivisme.
« Pour Ayn Rand, il n’y a que des individus. Son éthique est purement, intrinsèquement et unilatéralement individualiste. »
Commençons par le commencement : pour Ayn Rand, il n’y a que des individus. Son éthique est purement, intrinsèquement et unilatéralement individualiste : l’individu est le fondement de tout, la norme de tout, l’alpha et l’oméga de l’humanité, et toute forme de limitation de sa toute-puissance, autre qu’effectivement individuelle, devient par le même coup totalement inconcevable et intolérable. « Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire « je » » (Nous les vivants). Ni aucun État en fait. Celui-ci ne doit, pour la philosophe, jamais se préoccuper des inégalités, de la répartition des richesses ou autres lubies sociales voire socialistes, il doit se cantonner à son rôle d’arbitre des libertés individuelles, et permettre à l’individu, vu comme une monade sans porte ni fenêtres (Leibniz) de jouir sans entrave de ses droits. L’État demeure à ses yeux une nécessité éternelle pour permettre à l’individu-Roi, c’est-à-dire l’individu bourgeois et solitaire, de continuer sa folle route sans contrainte ni limite. Première déduction : les libéraux de toute tendance ne sont pas anti-étatistes, même pour les plus intégristes : ils sont rigoureusement pro-État, mais dans une perspective anti-égalitaire.

timbre Ayn Rand Ce n’est pas tout. L’individu est certes le centre de tout, mais pas n’importe lequel. Il s’agit d’un individu rationnel et intéressé : foin de l’altruisme, cette valeur « tribale », foin de l’irrationnel, ce penchant de sous-homme, il faut que l’homme se comporte en tout temps, en tout moment, comme l’animal le plus rigoureusement rationnel, calculateur et utilitariste. Si un inconnu se noie dans un lac, la première chose à ne pas faire c’est de s’y jeter par réflexe : oh que non, un tel comportement serait à la fois irrationnel et sacrificiel, or « l’homme doit vivre pour son propre intérêt, ne sacrifiant ni lui-même aux autres, ni les autres à lui-même » (La vertu d’égoïsme). Au contraire, son premier réflexe doit être de réfléchir. Réfléchir à quoi ? À un calcul mettant en rapport la probabilité d’y perdre soi-même la vie, et de sauver celle de l’infortuné. Si la réponse à ce calcul est en défaveur de l’un et/ou l’autre choix, la réponse évidente est donc de ne pas s’y jeter et de laisser l’autre individu se gorger d’eau jusqu’à la mort : l’inverse ne serait en l’occurrence pas dans notre intérêt. L’altruisme est, de fait, une « morale irrationnelle », il est « incompatible avec la liberté, le capitalisme et les droits individuels » (ibid). L’altruisme est par ailleurs un vice de gueux : hérité des groupes primitifs où la tribu était vue comme une protection nécessaire dans un environnement précaire et en guerre permanente, les pauvres d’aujourd’hui prolongent cet idéal pour des raisons relativement similaires. Elle dira ainsi, dans son journal le 22 février 1937 que ce sont « juste les hommes inférieurs qui ont des instincts collectifs – parce qu’ils en ont besoin ».
« En libéralie, ce n’est plus l’alliance du trône et de l’autel qui prévaut, c’est celle de la Bible et de la caisse enregistreuse – ou de la chapelle et du McDo. »
Partant de là, le mythe du self-made-man n’est qu’une étape logique. Dans son roman La Grève, le héros est un scientifique et entrepreneur héroïque, conspué par ses pairs et rabaissé par la société et l’État. Limité dans son génie par ses concitoyens, ce chevalier des temps modernes décide donc d’aller créer un Éden capitaliste où les grands esprits du monde se retrouveront afin de se libérer des oppressions des sociétés environnantes. Il va pousser les grands esprits du monde entier, des savants aux patrons capitalistes en passant par les artistes, à se retirer et à faire « grève » afin de démontrer que l’humanité n’est rien sans eux, provoquant ainsi une avalanche de catastrophes. Les thèmes les plus basiques du capitalisme y sont abordés : scientisme, haine du conservatisme populaire, importance cruciale des « grands hommes », individu autoréalisé, etc. Elle y dit ainsi « de la même façon que l’homme est un self-made-man dans le domaine matériel, il est un self-made-man dans le domaine spirituel ».

THE FOUNTAINHEAD by Ayn Rand
La Source ? La pompe à fric, oui.
Notons que l’adaptation à l’écran de son autre roman à succès, La Source vive, a été titrée Le Rebelle en français. Racontant l’histoire d’un architecte individualiste qui n’arrive pas à vivre de ses œuvres, celle-ci sera l’occasion d’y déployer tous les mythes randiens, du personnage libre et indifférent aux limites morales de ses contemporains, au parasite social populaire et conformiste – populaire CAR conformiste. L’opposition est toute choisie : l’individu solitaire, créatif et vertueux s’oppose et s’indigne face au conformisme des personnes « populaires », et donc des masses qui les acclament. Un thème qui n’est pas sans résonance avec toute la rebellocratie moderne et postmoderne, et notamment le mythe romantique de l’artiste révolté face au monde entier, détenant à lui seul la raison contre l’innommable multitude de ses contemporains.

On peut clairement y voir l’une des sources de l’esprit désormais transgressif et faussement rebelle du néo-capitalisme. De Ayn Rand aux Inrocks, il n’y a qu’un pas. Celui-ci fut permis entre autres par l’étrange rapport entre le gauchisme et la pensée d’Ayn Rand. Comme le rappelle Jean-Claude Michéa, « cette inlassable passionaria du capitalisme (…) a exercé une fascination étrange sur une partie de l’extrême gauche, notamment à travers l’adaptation cinématographique par King Vidor de son best-seller, La Source vive. Ce roman, publié en 1943, célèbre, en effet, de façon conjointe (et particulièrement cohérente) les vertus du capitalisme et celles de l’attitude rebelle. Pour peu que l’on identifie le libéralisme à une idéologie « conservatrice » et « patriarcale » (selon le contresens habituel des intellectuels de gauche), il est alors tentant de n’en retenir que le second élément. Parue en feuilleton dans Combat, La Source vive aura ainsi une influence décisive sur Ivan Chtcheglov et ses amis de l’Internationale lettriste, et donc, indirectement, sur les postures initiales de Guy Debord et du mouvement situationniste. » (L’Empire du moindre mal).

L’Amérique en un constat


mcdonalds-jesusGrâce au ciel, les pitreries d’Ayn Rand ont, semble-t-il, été circonscrites au pays qui lui correspondait le mieux, effroyablement crétinisé par la sous-culture libérale et ostensiblement égoïste et individualiste. Quel autre pays que les États-Unis d’Amérique pour faire de La Grève le second livre le plus influent après la Bible ? En libéralie, ce n’est plus l’alliance du trône et de l’autel qui prévaut, c’est celle de la Bible et de la caisse enregistreuse – ou de la chapelle et du McDo. La fille aînée de l’église de Mammon excelle en tous points dans l’application scrupuleuse des principes d’Ayn Rand : explosion disproportionnée des inégalités, avec une infime minorité de graisseux se goinfrant de fric sur le dos d’une large majorité, culte de la réussite individuelle, rêve cauchemardesque d’un individu réussissant tout sur le dos de tous, fanatisme de l’Argent et de la Nouveauté, etc. Ayn Rand aura ainsi influencé à la fois les libertariens authentiques à la Ron Paul et les bigots adeptes d’un Jésus trader façon Paul Ryan (qui, comme énormément de ses congénères tant au parti républicain que chez les lunatiques du Tea Party, tend à occulter l’aspect proprement athée, hyper-rationaliste et antireligieux de la philosophe).
« Pour la gloire de l’humanité, il y a eu, pour la première et seule fois de l’histoire, un pays d’argent – et je n’ai pas d’hommage plus élevé, plus révérencieux à rendre à l’Amérique puisque cela signifie : un pays de raison, de justice, de liberté, de production et d’accomplissement. » Ayn Rand
Au pays du body-building et de la Chevrolet, une aura sacrée entoure la figure du Fric. Et avec Ayn Rand, il en a eu pour son argent. Rappelons-nous ainsi que dans le vieux continent, une tradition de droite s’est toujours attachée à dézinguer la cupidité notoire du capitaliste de base. La littérature de droite réactionnaire ou antimoderne regorge de figures critiques de cette passion liée à ce nouveau Dieu moderne. Léon Bloy pouvait dire : « N’est-il pas clair comme le jour que l’Argent est précisément ce même Dieu qui veut qu’on le dévore et qui seul fait vivre, le Pain vivant, le Pain qui sauve, le Froment des élus, la Nourriture des Anges, mais, en même temps, la Manne cachée que les pauvres cherchent en vain ? » Et Péguy affirmer pareillement que « la liberté est la vertu du pauvre ».

Avec Ayn Rand, on se retrouve avec une autre droite, mutante et métamorphosée, qui fait du Sang du Pauvre la source de toutes les vertus. Avec l’aplomb stratosphérique du nouveau riche satisfait, elle peut plastronner que « l’argent exige de vous les plus hautes vertus si vous voulez en faire ou le garder » (La Grève). Et il faut plaindre les aveugles de ne pas avoir les yeux pour admirer un tel prodige de litté-rature et de philousophie  : « Jusqu’à ce que et à moins que vous ne découvriez que l’argent est la racine de tout bien, vous demanderez votre propre destruction. » De la haute teneur spirituelle, comme l’on peut voir, avec un style qui rappelle les heures les plus lumineuses des arrêts du Tribunal de Commerce, et qui nul doute recevra l’approbation du bon et vertueux Al Capone, ou du sage et magnanime Mittal.

Clair qu’à côté de ça, Aristote, Balzac ou Marx ça vaut pas tripette !


Ayn Rand La Grève
La Grève, c’est mal, sauf pour les bourges.
Le succès de l’œuvre d’Ayn Rand dit en tout cas bien des choses sur la condition d’un pays rongé par l’égoïsme de masse. Dans son rapport à celle-ci, l’Amérique se regarde comme dans un miroir déformant, où tous ses vices s’accentuent pour former une monstruosité. Sur les ruines des civilisations indigènes s’est fondée la civilisation ultime du Capital, où se meuvent furieusement des masses grégaires d’individus atomisés au rythme des coups et des à-coups du Marché, aidé en cela par une culture de la transgression et un droit libéral. Dans un tel univers bougiste, il n’y a pas de place pour la conservation ou la tradition. On aurait ainsi tort de voir les States comme le pays par excellence de ces deux principes, et Rand l’avait très bien compris : elle faisait l’apologie incessante de la nouveauté, conspuait la tradition (surtout lorsqu’elle pouvait limiter la liberté absolue de l’individu) et défendait un évolutionnisme cru et obtus (rappelez-vous de ces êtres primitifs qui chérissaient l’altruisme : l’homme supérieur, pour Rand, est aussi supérieur par son adhésion à la vertu de l’égoïsme, qui n’est que le fruit de l’évolution humaine). L’individu autocentré qui fait ce pays n’a pas de passé, le self-made-man dit d’ailleurs bien ce qu’il en est : c’est l’individu qui se fait lui-même, comme Dieu il est causa sui et peut dès lors adopter un comportement ingrat envers ses ancêtres et sa société sans ressentir une quelconque gêne. Le self-made man n’a de compte à rendre à personne, hormis ses actionnaires. « L’activité bestiale dont l’Amérique nous fournit le modèle, et qui tend déjà si grossièrement à uniformiser les mœurs, aura pour conséquence dernière de tenir chaque génération en haleine au point de rendre impossible toute espèce de tradition. N’importe quel voyou, entre ses dynamos et ses piles, coiffé du casque écouteur, prétendra faussement être à lui-même son propre passé, et nos arrière-petit-fils risquent d’y perdre jusqu’à leurs aïeux. » Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants.

Ce succès dit aussi autre chose, et devrait amener une gauche perdue dans l’individualisme et un socialisme moribond à réfléchir sur sa stratégie et son avenir. Le combat culturel qui a été mené par Ayn Rand et son armée en Amérique a été littéralement une réussite gramscienne, au sens le plus trivial du terme. Un pays, qui ne partait pas déjà d’une bonne base en matière d’égalité, s’est vu en peu de temps transformé en havre de la rapacité antisociale. Cette réussite n’est pas à dédaigner ou mépriser, car elle pourrait servir d’exemple aux militants d’une cause radicalement inverse. Elle n’est pas à sous-estimer, enfin, car le modèle américain s’est bel et bien exporté jusque chez nous, influençant les mœurs et les attitudes des Européens. Debord ne disait-il pas que « nous nous sommes faits Américains » ?

Oise, la gauche et le Front National

Les analyses « politiques » restent toujours aussi sottes et mal-pensées. L'on ne comprend toujours pas que les électorats n'appartiennent à personne, encore moins aux partis politiques, et que le clivage gauche-droite perd en pertinence tant aux yeux des électeurs qu'au niveau des analyses. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut s'étonner que des « électeurs de gauche » se mettent à voter pour un parti d'extrême-droite, au lieu de suivre avec discipline les ordres du PS de voter pour un candidat UMP auréolé de tout un tas de casseroles. L'étiquette « extrême-droite » elle-même perd de son importance et donc de son caractère de repoussoir aux yeux des électeurs (à ne pas confondre avec les militants), « de droite » comme « de gauche », et ce d'autant plus lorsque ledit parti épouse les demandes électorales en proclamant lui-même caduc ledit clivage (et use et abuse du mot « UMPS »).

C'est là que les mascarades sur fond de « front républicain » montrent à quel point « la gauche », en tout cas ce que l'on désigne comme tel (en fait surtout le PS), a perdu à la fois toute lucidité et toute forme de projet politique. C'est quoi le front républicain ? Aux yeux des gens du PS, c'est l'UMPS, c'est-à-dire exactement ce que dénonce le FN. Quand alors l'UMP applique les mêmes recettes xénophobes que le FN, le côté social en moins (ce qui faisait dire à E.Todd que le FN était plus à gauche que l'UMP), et que le PS applique les mêmes recettes néolibérales que l'UMP, le côté xénophobe en moins (tout en lui accordant son soutien définitif), le résultat électoral ne me semble pas si étonnant que ça.

dimanche 24 mars 2013

Commentaire sur une recension de Michéa

Coralie Delaume a récemment écrit une très bonne recension du dernier ouvrage de Michéa, ici. Un commentaire sur le passage des communautés : je pense que le problème dans la façon d'aborder les idées de Michéa sur la communauté c'est qu'on entend généralement aujourd'hui « communauté » au sens postmoderne du terme. C'est-à-dire, serait une communauté l'ensemble des juifs, l'ensemble des musulmans, etc. que ce soit au niveau de la nation, du continent voire du monde, et ce sans distinction aucune des frontières, des localités, des relations concrètes. 

Or, il me semble que la vision « communautarienne » (voire « communautariste » même si le terme ne peut plus vraiment être employé innocemment aujourd'hui) de Michéa, précisément parce qu'elle se veut enracinée, considère les communautés moins comme des fictions déracinées du type purement ethnique ou religieux (comme si un musulman de Schaerbeek à Bruxelles faisait partie d'un monde commun à celui du taliban en Afghanistan ou du musulman de Vitry-sur-Seine) que comme des ensembles formés par une vie de proximité, des liens sociaux concrets, un sentiment d'appartenance à un groupe (c'est-à-dire rien à voir avec la socialité virtuelle). Vie de quartier, vie de village, travail à l'usine, etc.

Le triste sort fait aux mots tels que « communauté », « cité » ou « quartier » dans la novlangue actuelle montre bien à quel point l'imaginaire libéral a été loin dans sa colonisation des esprits. Jicé n'a pas l'air d'en avoir à fich', et cite même le (très intéressant) bouquin de Costanzo Preve « Eloge du communautarisme ». 


Huysmans sur la bourgeoisie

« Après l’aristocratie de la naissance, c’était maintenant l’aristocratie de l’argent ; c’était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes.

Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation frivole, leur jactance caduque, qu’elle dégradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu’elle convertissait en d’hypocrites vices ; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, la populace, qu’elle avait elle-même démuselée et apostée pour sauter à la gorge des vieilles castes !

Maintenant, c’était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée, la plèbe avait été, par mesure d’hygiène, saignée à blanc ; le bourgeois, rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avènement avait été l’écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s’étaient agenouillés, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds fétides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aumônes les faisaient vivre !

C’était, en peinture, un déluge de niaiseries molles ; en littérature, une intempérance de style plat et d’idées lâches, car il lui fallait de l’honnêteté au tripoteur d’affaires, de la vertu au flibustier qui pourchassait une dot pour son fils et refusait de payer celle de sa fille ; de l’amour chaste au voltairien qui accusait le clergé de viols, et s’en allait renifler hypocritement, bêtement, sans dépravation réelle d’art, dans les chambres troubles, l’eau grasse des cuvettes et le poivre tiède des jupes sales !

C’était le grand bagne de l’Amérique transporté sur notre continent ; c’était enfin, l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu’un abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre, d’impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques ! » (À rebours)

vendredi 15 mars 2013

Albert Camus – La prophétie bourgeoise

Surprise pour les bien pensants et les ignares : Albert Camus était aussi un philosophe ! Et pas des moindres. Plus grande surprise pour les premiers : Albert Camus n'était pas non plus un progressiste ! Oui, s'il est de coutume de désigner de progressiste la pensée gnan gnan gentillette – « on est pour les droits de l'homme et pour la démocratie les gars ! » –, ce mot désignait à la base les adeptes de la pensée du Progrès, cette farce de bourgeois préoccupés par la rente, la jouissance privée et les Affaires. S'y opposaient un tas de mouvements hétéroclites, des républicains – entendre par là les partisans de la vertu et de la cité politique, de Machiavel à Rousseau en passant par Harrington – aux réactionnaires en passant par les conservateurs, les populistes, certains mouvements socialistes etc. C'est dans ce cadre là que Camus développe une critique du Progrès – dont il n'a jamais été un adepte – en lui donnant pour racine la pensée chrétienne, foncièrement anti-grecque, sécularisée plus tard par les Modernes (notamment durant la célèbre querelle entre ces derniers et les Anciens). Là où les Grecs anciens voyaient le temps comme cyclique, les chrétiens le verront comme linéaire, avec une origine et une fin – Albert Camus se situant bien évidemment dans le camp des premiers. Faite descendre cette vision du Ciel sur la Terre et vous trouverez à un moment ou à un autre sa matérialisation séculière. Ceci lui permet par ailleurs de mettre en parallèle deux pensées en apparence opposées et pourtant dans les faits particulièrement proches : celle de Marx et celle du contre-révolutionnaire Joseph De Maistre, toutes deux finalement héritières du schèma de pensée chrétien, toutes deux messianiques, toutes deux anti-helléniques (De Maistre détestant la Grèce antique, qui gênait Marx). Une critique camusienne du christianisme, du Progrès, mais également de Marx, qui non seulement tombe dans le piège progressiste, mais va jusqu'à prolonger les économistes bourgeois (libéraux) comme Ricardo. Chez lui, la Science, via le prisme évolutionniste, prend un rôle central dans la vision déterministe du monde. Tel est l'aspect bourgeois de sa pensée : Marx était aussi un prophète bourgeois.


Extrait tiré de la version électronique de l'ouvrage L'hommerévolté.

jeudi 7 mars 2013

Michel Onfray, rebelle libertaire ou philosophe libéral ?

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Dans sa chronique de février 2013, Michel Onfray, philosophe hédoniste et proclamé antilibéral, reprend la théorie hobbesienne du contrat social – chose qu'il avait déjà faite auparavant. L’homme serait un loup pour l’homme dans un mythique « état de nature », où les individus seraient jetés les uns contre les autres comme des monades belliqueuses. Par l’exercice d’une liberté individuelle fantasmée et absolue, elles seraient ainsi poussées à se faire la guerre en permanence. De ces postulats tenus pour irréfutables découlerait le contrat social : c’est par ces heurts inévitables que les individus décideraient volontairement de « faire société », afin de résoudre ces conflits et de vivre en paix.

S’il ne s’agit pas de reprendre une anthropologique rousseauiste – qui n’est au final que l’envers d’une même pièce moderne – force est de constater que cela contient un certain nombre de fausses vérités et d’affirmations péremptoires sans fondements. Il nous semblait nécessaire de revenir sur certaines d’entre elles, pour une raison simple mais importante : le mythe hobbesien sert en effet de fondement à l’anthropologie libérale, ce qui peut paraître paradoxal quand on sait les convictions mises en avant par ce philosophe.