lundi 31 décembre 2012

Michéa, Dufour, Guillebaud et Noël sur les limites

Voici un excellent article publié par le mensuel « la Décroissance » – un journal iconoclaste qui mérite d'être lu par le plus grand nombre – qui est en fait un entretien croisé avec quatre intellectuels critiques : Agnès Noël, Jean-Claude Guillebaud, Dany-Robert Dufour et Jean-Claude Michéa. Le thème est celui des limites, non seulement en économie mais aussi en matières sociétales. Des points de vue antilibéraux qui remettent en cause plusieurs idées dominantes et émettent de sévères rappels – que l'on pense, par exemple, à la défense de la pédophilie par tout un pan de l'extrême-gauche au nom d'un libéralisme des moeurs exacerbé. Je le reproduis ici mais invite tous ceux qui passeraient sur ce très modeste blog à aller se procurer, en kiosque ou sur le net, un exemplaire de ce journal qui fait honneur à la liberté de la presse. Bonne lecture.


« Or s'il peut exister de bons arguments en faveur, par exemple, de la réforme du mariage, il est clair que le fait qu'on soit en 2012 n'a rien à voir avec la question (en philosophie "le temps ne fait rien à l'affaire" et les idées de Spinoza ou de Marx ne sont pas a priori moins actuelles que celles de Luc Ferry). C'est même précisément cette foi naïve en l'existence d'un "sens de l'histoire" qui avait jadis conduit une partie notable de l'extrême gauche à justifier l'inceste (voir, entre autres, le dossier de la revue féministe Ah! Nana de septembre 1978) ou la pédophilie (la célèbre pétition du 26 janvier 1977 regroupant même certains des plus grands noms de l'époque, de Sartre à Deleuze, en passant par Guattari, Lyotard ou Jean-Pierre Faye). Il serait bon que la ville religion du Progrès cesse enfin d'être l'ultime prétexte pour refuser de penser et de débattre. »

Si un problème avec les images, voici les liens pour les avoir en taille réelle :

vendredi 21 décembre 2012

Todd sur l'Europe et la nation française

« L'assimilation est avant tout un processus anthropologique dont les acteurs principaux sont les immigrés et les milieux populaires. (...) Mais il existe aussi une dimension idéologique de l'assimilation : le groupe immigré doit symboliquement entrer dans une société d'accueil à laquelle il doit s'identifier. Pour les enfants des immigrés arrivés en France avant la Seconde Guerre mondiale, s'assimiler ce n'était pas seulement épouser dans certaines proportions des enfants de Français, c'était devenir eux-mêmes la France, identification d'autant plus facile, efficace et indolore que la définition dominante de l'idéal national rejetait toute notion d'ethnicité, d'origine, de généalogie. La nation républicaine se définit par son avenir autant que par son passé. C'est pourquoi, dans le contexte culturel français, une conception nationale forte facilite l'assimilation comme l'a justement soulignée Jean-Claude Barreau. Or le mythe européen affaiblit la nation dans son rôle de fixation des fidélités collectives, sans parvenir à la remplacer. La construction européenne est devenue génératrice d'anomie dans les banlieues : elle désintègre la seule identité collective qui pourrait être commune aux milieux populaires français et aux enfants d'immigrés, la France, en tentant de remplacer par une Europe abstraite à laquelle ni les uns ni les autres ne peuvent adhérer. » (Emmanuel Todd, Le destin des immigrés)

mercredi 19 décembre 2012

Jean-Marc Mandosio sur Michel Serres

Ce que cela fait du bien de voir quelqu'un remettre en place ce béat barbon à casquette renversée de Michel Serres. Michel Serres, qui nous gratifie ponctuellement d'illuminations Sillicon-Valleyesques du genre Terminator sur chaise roulante, est ici rappelé à l'ordre assez laconiquement par l'excellent Jean-Marc Mandosio, pour le compte de la toute aussi géniale Encyclopédie des Nuisances.

« Et Michel Serres a la joie de nous annoncer :

"[...] aujourd'hui, notre mémoire est dans le disque dur. De même, grâce aux logiciels, nous n'avons plus besoin de savoir calculer ou imaginer. L'humain a la faculté de déposer les fonctions de son corps dans les objets. Et il en profite pour faire autre chose. [...] Demain, le corps libéré par les nouvelles technologies inventera autre chose." (L'Expansion, 20 juillet 2000)

Il faut être un philosophie aussi rigoureux que Michel Serres pour tabler sur la puissance d'"invention" que pourraient conserver des "humains" enfin "libérés" de la mémoire et de l'imagination, et qui seraient obligés d'activer – tâche impossible, puisqu'ils auraient perdu, avec la mémoire et l'imagination, toute capacité de calculer et de raisonner – un appareillage électronique complexe chaque fois qu'ils voudraient recourir à ces facultés si commodément "déposées" dans les ordinateurs. Quand Serres affirme que "l'informatique calcule, mémorise, décide même à notre place", il prend au pied de la lettre (et ce n'est évidemment pas innocent) les métaphores anthropomorphes assimilant l'ordinateur à un être humain :

lundi 17 décembre 2012

« Où va cet âne ? », d'Ikonotekst groupe

Voici un texte issu du Monde Diplomatique de Novembre 2012, et qui pour une fois aborde un sujet un peu différent des thèmes qui y sont abordés en général : l'art contemporain. Il s'agit d'une analyse critique particulièrement bien ficelée de l'idéologie qui sous-tend cette forme d'art, ainsi que ses liens avec la doctrine libérale hégémonique. Cette idéologie, le post-modernisme, promeut selon ce collectif une vision du monde fragmentée, instable, fugace, et l'on peut voir ainsi dans cette forme d'art un des rouages culturels du système capitaliste libéral, dont on sait depuis Mauss qu'il est un fait social total. De quoi nous rappeler les brillantes analyses de Castoriadis sur le postmodernisme, que l'on peut trouver en partie ici :

« Nous sommes devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d'évasion. La valeur du "postmodernisme" comme théorie est qu'il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu'il n'en fournit qu'une simple rationalisation derrière un apologétique, qui se veut sophistiquée et n'est que l'expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le "pluralisme" et le "respect de la différence", il aboutit à la glorification de l'éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe "n'importe quoi va", que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n'importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le "postmodernisme", l'idéologie qui la décore avec un "complément solennel de justification", présente le cas le plus récent d'intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c'est là. Le "postmodernisme", comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme. »

Où va cet âne ?


Deux œuvres, deux époques. Lorsqu’on le rapproche du « Radeau de la “Méduse” », de Théodore Géricault, l’âne photographié sur une barque par Paola Pivi révèle certaines des caractéristiques du monde actuel : amorphe, éclaté, résigné. Un monde que nombre d’artistes se contentent de refléter, sans instaurer avec lui de distance critique.
par Ikonotekst groupe - Artistes réunis, novembre 2012

vendredi 14 décembre 2012

Réflexions de Cioran

Cioran : « De la France »

A prendre avec des pincettes, mais intéressantes néanmoins...

« Les Français ne peuvent plus mourir pour quoi que ce soit. Le scepticisme cérébral est devenu organique. L'absence d'avenir est la substance du présent. Le héros n'est plus concevable – parce que personne n'est plus inconscient ni profond.

Une nation est créatrice tant que la vie n'est pas sa seule valeur, tant que ses valeurs sont ses critères. Croire dans la fiction de la liberté et mourir pour elle ; participer à une expédition pour la gloire ; considérer que le prestige de son pays est nécessaire à l'humanité ; substituer à cette dernière ce en quoi l'on croit, voilà les valeurs.

Tenir d'avantage à sa peau qu'à une idée ; penser avec l'estomac ; hésiter entre honneur et volupté ; croire que
vivre est bien plus que tout, voilà la vie. Mais les Français n'aiment plus qu'elle, et ne vivent plus que par elle. Depuis longtemps, ils ne peuvent plus mourir. Ils l'ont trop souvent fait dans le passé. Quelles croyances s'inventer ? Leur manque de vitalité leur a montré la vie. Et la Décadence n'est que le culte exclusif de la vie. » p.38

jeudi 13 décembre 2012

Entretien avec X

On m'a posé récemment ces questions pour un travail, au nom de mon activité de "blogger" 
– terme ô combien détestable. Voici mes réponses. 

« Le prix nobel de la paix décerné à l'ue pour son travail pour la démocratie est-il juste ? »

On peut en douter, l'action de l'Union Européenne semble pour l'instant avoir plus d'effets négatifs que positifs, tant en matière de paix que de démocratie. Tout d'abord, il faut rompre avec un mythe propagé par les défenseurs ardents de la construction européenne : celle-ci aurait permis à l'Europe de vivre en paix depuis son existence. Il n'y a rien de plus faux : il s'agit au contraire de la paix qui a permis la construction européenne depuis ses débuts. C'est en effet grâce, entre autre, à la sortie de la deuxième guerre mondiale, au bouclier nucléaire des Etats-Unis d'Amérique ainsi qu'à l'existence d'un ennemi commun fédérateur – l'U.R.S.S. – que la paix en Europe a pu être aussi pérenne. Il ne s'agit en outre que d'une parcelle de l'Europe, c'est-à-dire l'Europe de l'Ouest principalement, comme l'attestent les conflits dans les Balkans.

mardi 11 décembre 2012

Devoir d'insolence : nique les bobos

Le ronflant hebdomadaire de la rebellitude conforme et satisfaite, le dénommé Inrocks, vient de récemment publier une pétition en faveur de Saïd Bouamama et Saïdou de ZEP. Ces derniers ont été attaqués en justice par l’AGRIF, une association d’extrême-droite bornée par un horizon antiraciste assez loufoque qui consiste à attaquer uniquement le racisme anti-blanc ou la « christianophobie ». Ayant déjà perdu plus de cinq procès contre Charlie Hebdo, elle n’en démord néanmoins pas. En cause dans ce cas-ci, une chanson, au titre très fin au demeurant (Nique la France), et au délicat refrain qui suit : « Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes / Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. »

La pétition, en somme, pourrait se résumer à ceci : les paroles de la chanson sont justifiées, elles ne font que dénoncer les scandales d’une République qui ne tient pas ses engagements, et puis d’ailleurs Aragon l’a fait donc pourquoi pas eux ? En plus, sachez-le, ce sont les premiers concernés qui font foi de les réprimander, et c’est pour cela que cela en perturbe certains : « cela dépasse, choque et insupporte qu’une telle parole puisse être portée, d’autant plus quand elle l’est par ceux qui subissent en premier lieu les politiques racistes et antisociales.» Et eux de citer une ribambelle d’artistes et de « militants » tels que NTM, Sniper, Ministère AMER, Monsieur R, La Rumeur, Youssoupha ou Houria Bouteldja comme autant de preuves de l’injustice.
(...)

La suite ici.

lundi 10 décembre 2012

Eloge des frontières

(Article paru dans le bulletin du Cercle du Libre Examen n°52)

Régis Debray remarque, dans ses études sur le sacré, que notre époque a cette caractéristique particulière d'ériger en tabou la notion même de tabou. Il n'est pas un jour où l'on ne nous somme pas de « déconstruire », « faire table rase du passé », « aller de l'avant » ou « briser les tabous ». Pourtant, un constat s'impose, s'il y a bien un tabou qui a une emprise prégnante sur nos bonnes âmes contemporaines, c'est la notion de frontière. Pas un jour où ces échines souples ne vantent pas à tue-tête l'ouverture des frontières, la disparition des frontières ou un monde sans frontières - cette « berceuse pour vieux enfant gâtés » (Debray).

Fait des débris d'un certain mai 68, récupérés avec cynisme par la cohorte des libéraux qui pullulent en haut de l'échelle, cet imaginaire voudrait nous faire croire que de l'abolition des frontières adviendraient l'émancipation du genre humain, le bonheur du plus grand monde, bref l'Eden ou du moins quelque chose s'en rapprochant. Chose frappante, un tel mythe semble acclamé de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, en passant par les centrismes des deux côtés. Des gens comme Besancenot (1) ou Philippe Corcuff (2) se mettent en effet à trembler de peur à l'idée d'une réinstauration des frontières en synchronisation avec les associations patronales européennes (MEDEF, VOKA,...), les uns sous prétexte de solidarité transnationale et cosmopolitique, les autres en raison d'un libre-échangisme érigé en dogme absolu. La frontière est désormais la mal aimée d'une majorité de ce qu'on appelle nos élites, avec des retombées évidentes sur la population.