dimanche 25 novembre 2012

La guerre des classes ne fait que commencer

Affaire des « pigeons », Ayrault au MEDEF, rapport Gallois, les temps ne sont pas à la fête pour les socialistes. Hormis le père Noël, les rouges n'ont guère de raisons de bambocher vu la situation catastrophique qui s'annonce, austérité en bagage et politicards accrochés au pouvoir comme une tique à un chien, ou un boulet à un prisonnier. Ce qui est assez perturbant dans la situation française, c'est de voir une telle puissance de feu du côté des patrons, qui "en imposent" et donc imposent au gouvernement leurs désidératas en matière de fiscalité, de code du travail, de réformes sociales, etc. alors que le pouvoir hégémonique est censé être "de gauche" et même "socialiste". Néanmoins, je ne suis pas de l'avis de rejeter tout cela sur le pouvoir prétendu socialiste ou le (grand) patronat, qui après tout l'un comme l'autre jouent leur rôle respectif.

Ce qui est véritablement problématique dans cette histoire, c'est de voir une apathie aussi massive en ce qui concerne les premiers concernés : les travailleurs. Il y a comme une léthargie profonde, provoquée par les trente glorieuses et entérinée par la révolution libérale Thatcher-Reagan des années 70/80 ainsi que la chute du mur de Berlin, qui a permis au patronat de reprendre de ses forces et reprendre l'ascendant sur l'autre camp. Résultats : des réformes toujours plus virulentes et toujours plus libérales, qui s'entassent au rythme des corps épuisés qui tombent sur le champ de bataille. Car oui, en effet, la lutte des classes, cette véritable guerre politique, n'est en rien datée. Le milliardaire Buffet l'a très bien résumée avec ce cynisme de milliardaire : c'est sa classe qui la mène et la gagne.

mardi 13 novembre 2012

Obama, Empereur du moindre mal

Le suspense est enfin terminé. Barack Obama a été réélu en emportant le vote des grands électeurs à hauteur de 332 voix contre 206, face à un adversaire mormon et friqué jusqu’aux cieux. Depuis lors, c’est l’Épiphanie dans les chaumières bien-pensantes. Le président le plus cool de tous les temps a réussi encore une fois cet exploit de séduire l’imaginaire de la bourgeoisie de gauche européenne et mondiale. Pourtant, son bilan calamiteux ne mérite guère plus qu’un sourire gêné de la part du camp dit progressiste.
 
Oh, certes ! la campagne de la « Grande presse » ne fut pas aussi odieuse qu’en 2008. Le règne prolongé de l’homme a sérieusement remis en place quelques esprits vagabonds et naïfs qui voyaient en lui une sorte de Messie du XXIe siècle. Une bonne douche froide en somme pour quelques têtes molles. Le journal Libération, pourtant burlesquement démocrate, n’a même pas été de sa bonne grosse Une pleine d’espoir et d’ambition pour le président du monde ! Tout le monde s’accorde néanmoins à dire qu’Obama élu vaut bien mieux qu’un homme borné par une bigoterie d’un autre âge et un cynisme pour le coup férocement moderne. Qui oserait en effet clamer que ce phénomène affairiste dénommé Romney aurait été un meilleur choix, quand on sait que le Parti Démocrate serait probablement déjà bien à droite de l’échiquier politique général de l’Europe ? Hormis quelques courageux néoconservateurs pour prédire le salut de l’Humanité par l’élection inéluctable de ce dernier, l’avis général est quand même, fort heureusement, de dire qu’Obama est le moins « dégueulassement » libéral des deux.

Obama : la brutalité libérale, le swag en plus

Néanmoins, passée l’affirmation de cette évidence, un bilan s’impose. En dépit de l’appui forcené d’une cohorte toujours aussi vive de soutiens du showbiz, et nonobstant le militantisme de milliardaire de Georges Clooney, Obama reste et restera l’une des plus phénoménales déceptions, l’une des plus grosses farces pondues par l’empire américain. Loin des idées merveilleuses qui fourmillent dans les têtes refaites de Stacey, Ronda et Tom, ces Californiens dont le vote démocrate satisfait une conscience d’autant plus comblée qu’ils contemplent le quotidien des Américains du haut de leur villa, le président américain s’est révélée être d’une pleutrerie sans bornes. La réforme tant vantée de la sécurité sociale, le Patient Protection and Affordable Care Act voté en 2010, a subi l’essoreuse libérale pour finir en T-shirt taille XXXS. Cette prétendue sécurité sociale n’est plus qu’une vague protection laissant toujours le secteur privé hégémonique, le président ayant abandonné en cours de route le projet d’assurance publique.

Idem en ce qui concerne l’écologie, « la grande loi sur l’énergie, qui devait taxer les émissions de gaz à effet de serre et encourager le recours aux énergies alternatives a été bloquée par le Sénat en juillet 2010. » (Antoine Prat). Barack Obama, qui avait déjà soutenu le plan Paulson de Bush Jr à l’époque où il était sénateur démocrate, continue le travail de sape de son prédécesseur républicain. Complaisant avec les forts, violents avec les faibles, ironisant devant ses groupies richissimes sur ses électeurs déçus, il conclue un accord en août 2011 pour éviter le défaut de paiement. Cet accord, particulièrement satisfaisant aux yeux des républicains, refuse totalement d’augmenter le niveau d’imposition, sacrifiant uniquement le budget public pour un montant colossal de 2 400 milliards de dollars répartis sur les dépenses civiles et militaires. Ne parlons même pas des prouesses du prix Nobel de la paix en matière de politique étrangère et de libertés publiques : la prison de Guantanamo semble toujours aussi accueillante aux nombreux fortunés invités à y résider temporairement, le Patriot Act a été renouvelé et les visites impromptues des drones téléguidés n’ont jamais été aussi nombreuses.
Les hymnes à sa gloire [...] omettaient de dire que l’ancien étudiant radical a depuis longtemps troqué le col Mao pour le col Rotary
Toute cette débâcle n’est en rien surprenante si l’on s’intéresse quelque peu à l’histoire de l’homme, de la campagne électorale et du pays. Les hymnes à sa gloire, qui germaient comme autant de fleurs d’automne sur le fumier de la journaille, omettaient de dire que l’ancien étudiant radical a depuis longtemps troqué le col Mao pour le col Rotary. Jeune homme ambitieux, sénateur amateur de compromis, sa pratique du pouvoir n’a pas rompu avec un passé peu versé dans la confrontation et le rapport de force. Sa pusillanimité a été si grande qu’un Bill Maher en a appelé à « un peu plus de George Bush » chez Obama – traduction : un peu plus de cojones. Son entourage donnait déjà un aperçu de sa politique future : Tim Geithner et Larry Summers à la tête de l’économie américaine, c’était deux économistes néolibéraux responsables de la dérégulation financière sous Clinton qu’il mettait à des postes clés. Et au-delà de l’individu lui-même, comment espérer une quelconque audace venant de la part d’un homme ayant déboursé plus de 900 millions de dollars pour sa campagne ? Pieds et poings liés par ses mécènes, le pouvoir de l’argent n’a pas eu grand chose à craindre de ses gesticulations. L’arrêt de 2010 sur le financement de la campagne laissant les entreprises privées libres de financer ad infinitum les candidats achevait de renforcer un tel système, où « médias, pouvoir et argent achèvent leur fusion ».

 Oncle Sam en Europe

Tel est le problème de l’Amérique : son système, ses institutions, figées mais mouvantes, comme un bloc de pierre sur un tapis roulant. Les évolutions se passent comme si ce conservatisme absurde donnait quelques signes de changement afin de donner signe de vie. Comme le dit Philip Golub dans un entretien avec le Parti de Gauche sur la politique étrangère du pays : « Tous les présidents américains depuis 1945 ont été des “présidents de guerre”. Aussi libéraux soient-ils, ils président brièvement des structures de pouvoir qui les dépassent en grande partie, et héritent d’engagements internationaux qu’ils ne peuvent liquider. Les présidents passent mais les structures restent. Ils peuvent faire évoluer le système aux marges. Mais il faudrait des conditions historiques extraordinaires pour changer la logique profonde des relations internationales des États-Unis. Barack Obama n’échappe malheureusement pas à la règle. (…) En fait, Obama s’affirme en politique internationale comme un réaliste classique, plutôt qu’un visionnaire. Sa politique ressemble, comme il l’a lui même affirmé, à celle de George Bush senior ou encore à celle de Nixon. »

Dans un tel contexte, il n’y a qu’un Bernard-Henri Lévy pour défendre mordicus son protégé, avec le style ordurier qui les caractérise si bien, lui et la porcherie vivace qui sert d’habitacle à ses pensées. « La grandeur d’Obama », cet « homme mesuré, au charisme inentamé » qui « ne se lasse pas, depuis son premier grand discours de 2004, de dire et répéter qu’il n’est pas l’homme des États rouges contre les États bleus, mais des États-Unis d’Amérique », tels sont les camouflets sirupeux envoyés à l’esprit de ses lecteurs dans ses diverses lettres d’amour adressées à son cher « Kennedy noir ». Il manquait en effet un Socrate moderne pour nous éclairer sur le caractère « révolutionnaire » de Barack Obama, ce « 44e président des États-Unis [qui] vient, en quatre ans, de mener au moins trois révolutions ». Et, comme un écho assourdissant à ce plaidoyer, les Laurel & Hardy non-élus de l’Europe, Barroso et Van Rompuy, assurent le Président de leur soutien entier et indéfectible : « La création de croissance et d’emplois reste une priorité pour les deux, les États-Unis et l’Union européenne, et nous continuerons à travailler avec le président Obama pour déverrouiller le potentiel sans pareil du marché transatlantique ».

Ces copulateurs frénétiques du néant ont au moins le mérite d’être clairs. Qu’ils mettent sans doute la charrue avant les gueux dans leur entreprise atlantiste, l’on pouvait s’y attendre compte tenu de la longue histoire d’amour entre les européistes et l’empire américain. L’on sait en effet que, depuis l’origine, la construction européenne s’est faite avec l’accord tacite et content des yankees, trop heureux d’y voir un allié efficace et résigné. Depuis l’arrivée des pays d’Europe de l’Est, cette « Amérique de l’Est » (Régis Debray), l’atlantisme n’a jamais eu autant la cote en Europe. FMI à tous les étages et dans les institutions européennes, affaire Swift, Grand Marché Transatlantique dérégulé et libre-échangiste, OTAN omniprésent, que dire d’autre si ce n’est que ces États-Unis d’Europe commencent à ressembler furieusement à une Europe des États-Unis ?

L’autre Amérique
Opposé à l’idéologie du Progrès et favorable à la justice sociale, le populisme fut ainsi à l’origine de nombreux mouvements populaires en Amérique.
Dans ce cataclysme dont on a du mal à sortir sans un certain degré d’antiaméricanisme, il est malgré tout bon, il est même souverainement bon de se rappeler qu’il existe à côté du McDo et de la culture de divertissement une autre Amérique. Non, je ne parle pas de l’Amérique bling-bling chroniquée par le Tintin des bourges dans son livre American Vertigo. Je ne parle pas non plus de cette Amérique égoïste et égocentrique qui a fait d’un livre d’Ayn Rand sa seconde bible. Je parle bien plutôt de cette Amérique marginale et ignorée, celle de la common decency, celle du populisme, celle de John Steinbeck et de Christopher Lasch. Il existe en effet dans cette Mecque du capitalisme une tradition philosophico-politique qui a été portée des petits paysans américains jusqu’à Martin Luther King et qui s’est historiquement mise en travers des puissances du capital. Patriote, opposée à la fois à l’assistanat d’État et aux délires « laissez-fairiste » du marché capitaliste, elle faisait du local, de la vie de quartier, de la liberté et de la responsabilité les valeurs propices à une troisième voie, transcendant le clivage gauche-droite. Opposé à l’idéologie du progrès et favorable à la justice sociale, le populisme fut ainsi à l’origine de nombreux mouvements populaires en Amérique.

Passés les mirages propagés par le charisme indéniable de Barack Obama, il est nécessaire de garder à l’esprit qu’on ne changera pas ce pays à l’aide des outils standards de la fumeuse « démocratie représentative ». Seule une révolution – populiste ? – serait à même de changer réellement le statut de ce pays miné par la culture de masse et une oligarchie ayant fait sécession. Il a été souvent remarqué qu’en dépit de tout, Obama reste une lueur d’espoir en tant que premier (et unique) président noir de l’histoire américaine. Préférons à cette vision raciale de la politique celle, plus sociale, d’un Christopher Lasch : « Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes. “Le retour à l’essentiel” [back to basics] pourrait signifier un retour à la lutte des classes (puisque c’est précisément l’élément essentiel que nos élites rejettent comme irrécupérablement démodé) ou du moins à la politique dans laquelle la question de classe sociale deviendrait dominante. Inutile de dire que les élites qui donnent le ton à la politique américaine, même lorsqu’elles sont en désaccord sur tout le reste, ont toutes sans exception intérêt à étouffer cette conception là de la politique. » (La révolte des élites, éditions Flammarion, p.122)

Boîte noire
  • Une comparaison des administrations Bush et Obama sur les questions de torture, de surveillance et de détention, c’est ici.
  • Une analyse sur le mariage entre médias, pouvoir et argent aux États-Unis par .
  • Un retour désabusé sur les promesses soulevées par le candidat Obama par ici.

samedi 3 novembre 2012

Recension de l'ouvrage « la culture de l'égoïsme »

Christopher Lasch discutant avec Cornélius Castoriadis, c'est un peu le rêve de tout socialiste qui se respecte, comme une sorte de « Sonic rencontre Mario » pour la première fois. Ce sont en effet deux grandes références du monde anticapitaliste, membres de cette constellation de penseurs qui remettent sévèrement en cause l'époque « postmoderne » dans laquelle ils vivent, et tous les dogmes qui y sont accrochés comme la queue d'une comète, au nom même de l'idéal socialiste. Démocrates radicaux, proches des idées libertaires, écologistes, anti-consuméristes, fidèles à une tradition républicaine antique et sceptiques à l'égard du clivage gauche-droite, ces deux auteurs étaient faits pour se rencontrer.

Lasch vient de la Nouvelle Gauche américaine mais s'en séparera assez vite pour ensuite la critiquer. Fortement influencé par les travaux de l'école de Francfort, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la notion de Progrès (dont il fut un ardent critique), la famille, le populisme (qu'il tentait de remettre en valeur), la culture de masse et le narcissisme progressant du capitalisme libéral-libertaire. Castoriadis quant à lui est issu du célèbre mouvement marxiste anti-stalinien « socialisme ou barbarie », proche du communisme de conseils. Français d'origine grecque, il sera l'un de plus grands théoriciens de l'anti-totalitarisme et de l'opposition à la bureaucratie après la deuxième guerre mondiale, se distanciant bien vite de l'U.R.S.S. (longtemps avant les misérables sous-pensées libérales des « Nouveaux Philosophes » (1)), puis plus tard du marxisme. La majeure partie du restant de sa vie philosophique sera consacrée entre autre à l'étude de la Grèce antique, de la démocratie directe, de l'imaginaire des sociétés (de la société capitaliste plus particulièrement), de la privatisation des individus et de l'autonomisation croissante de la techno-science.

C'est en 1986 que ces deux intellectuels se rencontrèrent pour discuter sur la chaîne de télévision du service public britannique Channel 4, au cours d'une émission animée par Michael Ignatieff, homme politique et philosophe lui-même. Grâce à l'excellente collection Climats (2), cette émission jamais rediffusée ni transcrite complètement (la chaîne elle-même en avait visiblement perdu toute trace) est disponible sous la forme d'un petit ouvrage, postfacé par Jean-Claude Michéa. Admirable introduction à la pensée de ces trois personnes, en voici un compte-rendu.

jeudi 1 novembre 2012

Henry Miller, « le cauchemar climatisé »

"LE DOCTEUR SOUCHON : PEINTRE ET CHIRURGIEN

Un des faits qui me frappent le plus, à mesure que je voyage à travers l'Amérique, c'est que les hommes qui promettent, les messagers de la joyeuse nouvelle, les hommes qui permettent encore d'espérer à ce moment le plus sinistre de notre histoire, sont soit des gamins qui n'ont pas vingt ans, soit de grands garçons de soixante-dix ans passés.

En France les vieillards, surtout ceux de souche paysanne, sont une joie et un réconfort pour les yeux. Ils sont comme de grands arbres qu'aucune tempête ne peut déraciner ; ils rayonnent de paix, de sérénité, de sagesse. En Amérique, les vieillards offrent d'ordinaire un triste spectacle, et surtout ceux qui ont réussi, qui ont prolongé leur existence bien au-delà des limites naturelles par une sorte de respiration artificielle. Ce sont d'horribles et vivants exemples de l'art de l'embaumeur, des cadavres ambulants aux mains de mercenaires grassement payés qui déshonorent leur profession.

Les exceptions à la règle – et le contraste est saisissant ! - sont les artistes et par artistes j'entends les créateurs, quel que soit leur champ d'activité. La plupart d'entre eux ont commencé à se développer, à révéler leur individualité passé l'âge de quarante-cinq ans, l'âge de la retraite dans l'industrie de ce pays. Il faut convenir d'ailleurs que le travailleur moyen, qui fonctionne comme un robot depuis l'adolescence, est à cet âge à peu près mûr pour la casse. Et ce qui est vrai du robot ordinaire l'est aussi du maître robot, du soi-disant capitaine d'industrie. Seule sa fortune lui permet de nourrir et d'entretenir la faible et vacillante flamme. Sur le chapitre de la vitalité, passé quarante-cinq ans, nous sommes une nation de déchets.

Mais il existe une catégorie d'hommes vigoureux, assez vieux jeu pour être restés de farouches individualistes, qui méprisent ouvertement les sentiers battus, sont passionnément attachés à leur métier, impossibles à séduire ni à acheter, qui travaillent de longues heures, souvent sans en tirer gloire ni récompense, mais qui sont poussés par un motif bien simple : la joie d'en faire à leur tête. Leur route sur un point de parcours s'est éloignée de celle des autres. Les hommes dont je parle se reconnaissent au premier coup d'oeil : il y a dans leur attitude quelque chose de plus vital, de plus agissant que la simple soif de puissance. Ils ne cherchent pas à dominer mais à se réaliser eux-mêmes. Ils opèrent depuis un centre éloigné des remous. Ils évoluent, ils mûrissent, ils donnent l'exemple en étant simplement ce qu'ils sont.

Cette question, la relation entre la sagesse et la vitalité, m'intéresse fort, car, contrairement à l'opinion générale, je n'ai jamais pu considérer l'Amérique comme un pays jeune et débordant de vitalité, mais au contraire comme une nation prématurément vieillie, comme un fruit qui s'est gâté avant d'avoir pu parvenir à maturité. Le mot clef du mal qui nous ronge, c'est le mot gaspillage. Des gens qui gaspillent ne sont pas sages, pas plus qu'ils ne peuvent rester jeunes et vigoureux. Si l'on veut convertir l'énergie en formes plus hautes et plus subtiles, il faut d'abord la conserver. Le prodigue est vite à bout de ressources, il devient victime des forces mêmes dont il a usé avec tant d'insouciance. Même les machines demandent à être traitées d'une main experte pour donner le meilleur rendement. Ou alors, comme c'est le cas en Amérique, il faut les produire en quantités si énormes qu'on peut se permettre de les mettre au rebut avant que l'âge les ait rendues inutilisables. Mais quand il s'agit de jeter à la casse des êtres humains, c'est une autre histoire. On ne peut pas mettre des créatures humaines au rancart comme des machines. Il existe une curieuse corrélation entre la fécondité et les ferrailles de rebut. Il semble que le désir de procréer s'étiole quand on limite à quarante-cinq ans la période utile."

H.Miller, Le cauchemar climatisé, p.134-136