mardi 23 octobre 2012

Michéa : le socialisme sous le feu du progrès

Voilà quelques semaines, Jean-Claude Michéa a été cité par le Nouvel Obs, dans la nébuleuse intellectuelle « néo-réacs ». Nous passerons sur le gloubi-boulga mollement policier servi par le magazine, mais nous ne passerons pas sur la faute que constitue la méconnaissance de l’œuvre du philosophe montpelliérain.
 

La pensée de Jean-Claude Michéa est féroce, car elle est libre de toute attache de parti ou de dogme, et de toute contrainte de réputation. C’est sans doute ce qui fait sa marginalité, revendiquée ; jusqu’à récemment ce professeur de lycée à la retraite n’était jamais apparu à la TV (1). On le classerait aisément à la gauche de la gauche, mais ce serait faire préjudice à sa pensée si particulière, lui qui consacre une grande partie de ses essais à annihiler avec une joie communicative la gauche et l’extrême-gauche, « cette pointe la plus remuante du Spectacle moderne »(2). Non, Michéa est socialiste, à l’ancienne : non-marxiste, anarchisant et hostile à la notion de Progrès. Il développe à travers ses ouvrages l’une des critiques les plus foudroyantes de la pensée unique contemporaine : le libéralisme (3).

Ce spécialiste de George Orwell et principal importateur de l’œuvre de l’Américain Christopher Lasch fait partie de ce courant de pensée antilibéral qui, loin de l’économisme frusque d’une grande partie de la gauche, s’attelle à démonter les implications culturelles du capitalisme, comme « fait social total » (M. Mauss). Pour Michéa, le libéralisme a deux versants, séparés en apparence mais inséparables dans les faits : le libéralisme culturel et politique d’une part (associés généralement à « la gauche ») et le libéralisme économique d’autre part (« la droite »), les premiers donnant, consciemment ou non, l’environnement propice au second, son « imaginaire » et sa légitimité.

dimanche 21 octobre 2012

Slavoj Zizek sur le multiculturalisme

"Le contraste est évident entre cette subjectivation et la prolifération, aujourd'hui, de « politiques identitaires » postmodernes dont l'objectif est l'exact contraire, c'est-à-dire, précisément, l'affirmation de l'identité particulière de chacun, de la place appropriée de chacun au sein de la structure sociale. Les politiques identitaires postmodernes centrées sur des modes de vie particuliers (ethniques, sexuels, etc.) incarnent à la perfection la notion de société dépolitisée, où chaque groupe particulier « est identifié », bénéficie d'un statut spécifique (de victime) reconnu à travers l'affirmative action ou d'autres mesures visant à garantir la justice sociale. Le fait que ce type de justice rendue aux minorités victimisées nécessite un appareil policier complexe (dont la mission consiste à identifier le groupe en question, à punir ceux qui portent atteinte à ses droits – comment définir sur le plan juridique le harcèlement sexuel ou l'injure raciale ? etc. –, destiné à élaborer le traitement préférentiel susceptible de réparer le tort dont souffrait ce groupe) a une signification profonde : ce qui est habituellement loué comme « politique postmoderne » (la poursuite d'enjeux particuliers dont la résolution doit être négociée à l'intérieur d'un ordre global « rationnel » allouant à chaque composante particulière sa juste place) constitue de cette façon, en réalité, le glas de la politique au sens propre du terme.

Ainsi, alors que tout le monde semble s'accorder sur le fait que le régime capitaliste global, libéral-démocratique, postpolitique d'aujourd'hui est le régime du non-évènement (du dernier homme, pour citer Nietzsche), la question demeure de savoir où chercher l’évènement. La solution évidente est la suivante : dans la mesure où nous expérimentons la vie sociale postmoderne contemporaine comme « non substantielle », la réponse appropriée réside dans la foultitude des retours passionnés, souvent violents, aux « racines », aux différentes formes de « substance » ethnique et/ou religieuse.
(...)
Plus exactement, l'offensive de la globalisation capitaliste entraîne une scission inhérente au champ des identités particulières elles-mêmes.


samedi 13 octobre 2012

Pasolini sur la télévision et la société de consommation

"Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants."
Pasolini, « Contre la télévision », mai 1966

vendredi 5 octobre 2012

Castoriadis sur le postmodernisme

Castoriadis ici décrit admirablement les traits de notre "époque du conformisme généralisé", dont les intellectuels du courant dit du postmodernisme sont les principaux justificateurs et défenseurs. Une époque pourrie d'apathie politique triomphante, faite de n'importe quoi, d'une forme de nihilisme, de relativisme exacerbé qui conduit au "n'importe quoi va" et à cette "montée de l'insignifiance" de son ouvrage éponyme. Une fascinante analyse d'un auteur, pourtant bien souvent catégorisé (à tort ?) dans ce courant de la philosophie, qui touche l'art, la philosophie, la politique et la culture en général. Comment ne pas se souvenir de l'intervention magistrale de l'écrivaillon Bernard Werber face à Zemmour et Naulleau (1) où il défendait son style comme en fait une absence de style, crue et simple "comme des sushis". Comment ne pas se rappeler ces "artistes sans art" (Domecq) qui cultivent la nullité au nom d'un art "contemporain" ?

(1) http://www.dailymotion.com/video/x3zq38_zemmour-face-a-bernard-werber_news


*     *     *


L'époque du conformisme généralisé*

I.

Dans ses remarques introductives à ce symposium, Claudio Veliz notait que "l'esprit de notre temps... est trop rapide et trop léthargique ; il change trop ou pas assez ; il produit de la confusion et de l'équivoque". Ces traits ne sont pas accidentels. Pas plus que ne le sont le lancement et le succès des labels "postindustriel" et "postmoderne". Les deux fournissent une parfaite caractérisation de l'incapacité pathétique de l'époque de se penser comme quelque chose de positif, ou même comme quelque chose tout court. Ainsi, est-elle amenée à se définir comme, tout simplement, "post-quelque-chose", par référence à ce qui a été mais n'est plus, et à s'autoglorifier par l'affirmation bizarre que son sens est le pas de sens, et son style le manque de tout style. "Enfin, proclamait un architecte bien connu lors d'une conférence à New York en avril 1986, le postmodernisme nous a délivrés de la tyrannie du style."
(...)
IV.

A partir des différentes tentatives pour définir et pour défendre le "postmodernisme", et d'une certaine familiarité avec le Zeitgeist, on peut faire dériver une description sommaire des articles de foi théoriques ou philosophiques de la tendance contemporaine. J'emprunte les éléments d'une telle description aux excellentes formulations de Johann Arnason (1).

1. Le rejet de la vue globale de l'Histoire comme progrès ou libération. En lui-même, ce rejet est correct. Il n'est pas nouveau ; et, entre les mains des "postmodernistes", il ne sert qu'à éliminer la question : en résulte-t-il que toutes les périodes et tous les régimes social-historiques sont équivalents ? Cette élimination à son tour conduit à l'agnosticisme politique, ou bien aux amusantes acrobaties auxquelles se livrent les "postmodernistes" ou leurs frères lorsqu'ils se sentent obligés de défendre la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, etc.

2. Rejet de l'idée d'une raison uniforme et universelle. Ici encore, en lui-même, le rejet est correct ; il est loin d'être nouveau ; et il ne sert qu'à occulter la question ouverte par la création gréco-occidentale du logos et de la raison : que devons-nous penser ? Toutes les manières de penser sont-elles équivalentes ou indifférentes ?

3. Rejet de la différenciation stricte des sphères culturelles (par exemple, philosophie et art) qui se fonderait sur un principe sous-jacent unique de rationalité ou de fonctionalité. La position est confuse, et mélange désespérément plusieurs questions importantes pour n'en nommer qu'une : la différenciation des sphères culturelles (ou son absence) est, chaque fois, une création social-historique, partie essentielle de l'institution d'ensemble de la vie par la société considérée. Elle ne peut être ni approuvée ni rejetée dans l'abstrait. Et, pas d'avantage, le processus de différenciation des sphères culturelles dans le segment gréco-occidental de l'histoire, par exemple, n'a exprimé les conséquences d'un principe sous-jacent unique de rationalité quel que soit le sens de cette expression. Rigoureusement parlant, ce n'est là que la construction (illusoire et arbitraire) de Hegel. L'unité des sphères culturelles différenciées, à Athènes aussi bien qu'en Europe occidentale, ne se trouve pas dans un principe sous-jacent de rationalité ou de fonctionalité, mais dans le fait que toutes les sphères incarnent, chacune à sa façon et dans le mode même de leur différenciation, le même noyau de significations imaginaires de la société considérée.

Nous sommes devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d'évasion. La valeur du "postmodernisme" comme théorie est qu'il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu'il n'en fournit qu'une simple rationalisation derrière un apologétique, qui se veut sophistiquée et n'est que l'expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le "pluralisme" et le "respect de la différence", il aboutit à la glorification de l'éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe "n'importe quoi va", que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n'importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le "postmodernisme", l'idéologie qui la décore avec un "complément solennel de justification", présente le cas le plus récent d'intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c'est là. Le "postmodernisme", comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme.

Car en effet, en fonction de l'antinomie déjà discutée entre les deux significations imaginaires nucléaires de l'autonomie et de la "maîtrise rationnelle", et malgré leur contamination réciproque, la critique des réalités instituées n'avait jamais cessé pendant la période "moderne". Et c'est exactement cela qui est en train de disparaître rapidement, avec la bénédiction "philosophique" des "postmodernistes". L'évanescence du conflit social et politique dans la sphère "réelle" trouve sa contrpartie appropriée dans les champs intellectuel et artistique avec l'évanescence de l'esprit critique authentique. Comme déjà dit, cet esprit ne peut exister que dans et par l'instauration d'une distance avec ce qui est, laquelle implique la conquête d'un point de vue au-delà du donnée, donc un travail de création. La période présente, ainsi, bien définissable comme le retrait général dans le conformisme. Conformisme qui se trouve typiquement matérialisé lorsque des centaines de millions de téléspectateurs sur toute la surface du globe absorbent quotidiennement les mêmes inanités, mai saussi lorsque des "théoriciens" vont répétant que l'on ne peut pas "briser la clôture de la métaphysique gréco-occidentale".

(1) Johann Arnason, "The Imaginary Constitution of Modernity", Revue européenne des sciences sociales, Genève, 1989, n° XX, p.323-337

* Extrait du livre "Le monde morcelé, les carrefours du labyrinthe - 3", éditions Seuil.

mardi 2 octobre 2012

Christopher Lasch - La famille assiégée

De l'excellent numéro de septembre de Causeur - à acheter bien évidemment !
 
"Quiconque met l'accent sur l'importance historique des actions humaines, et voit l'histoire non comme un "processus" social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d'une société organisée autour de ses propres lois. C'est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l'économie politique l'était aux premières."

"L'inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d'ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont auppauvri le travail et la vie civique en vahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille."

Si un problème avec les images, voici les liens vers leur taille réelle :

http://3.bp.blogspot.com/-xePU4fc9R8I/UGtySp-NsmI/AAAAAAAAAKg/iFwCdT1TwhQ/s1600/2012-09-28+20.38.46.jpg
http://4.bp.blogspot.com/-ymeaOZ6Jsl0/UGtyaHO7EhI/AAAAAAAAAKo/nTWZKZKfeiE/s1600/2012-09-28+20.40.32.jpg
http://2.bp.blogspot.com/-8zb0Hx78Wj4/UGtyjHJxtXI/AAAAAAAAAKw/NCX_JY6wHkQ/s1600/2012-09-28+20.41.42.jpg







lundi 1 octobre 2012

Diam's ou le capitalisme bigot

Notre monde est bizarre. Ou du moins s'il ne l'est pas, produit-il des bizarreries en masse, avec une sorte de fureur d'ivrogne en colère. TF1 vient de réaliser récemment un documentaire sur la fameuse conversion de Mme Georgiades (1), plus connue sous le nom de Diam's, cette rappeuse poussée en avant de la scène médiatique par un miracle spectaculaire de la société de spectacle. Auparavant portée aux nues pour son « féminisme », là voilà désormais recluse volontairement, retirée du siècle au nom de sa « nouvelle religion » et drapée d'un voile que n'aurait renié la plus bigote des pèlerines  traînant sa canne en direction de Lourdes. Accompagnant cet accoutrement pour le moins excentrique, une ribambelle de nouveaux interdits dont le plus notoire étant sa volonté de ne plus chanter avec un homme.

Tout un symbole

Comment ne pas voir là un phénomène révélateur de l'époque ? Oh la bigoterie ne date pas d'hier, mais celle-ci semble avoir pris un nouveau tournant  au moment où le capitalisme prenait le sien. La conversion de Mme Georgiades n'est pas anodine, et le type de conversion encore moins. Un célèbre proverbe dit distinctement « à Hollywood, si tu cherches un ami fidèle achètes-toi un chien ». Quand on se voit projeté du jour au lendemain dans les hautes sphères du capitalisme, les conséquences sont terribles, et proprement monstrueuses : on flotte soudainement dans un monde irréel, peuplé de fous, de perfides et de gens tous plus souriants les uns que les autres devant la célébrité. L'on gagne le salaire d'une vie en quelques mois, plongé dans une atmosphère où tout semble factice, a fortiori les liens sociaux, et où la violence des rapports se voit masquée sous les délicates attentions de l'hypocrisie. Bref, on perd tout sens du réel. Qui pourrait croire que l'on puisse sortir indemne d'une telle expérience ?

Alors on se convertit. On se couvre de la tête au pied, on se prosterne à rythme régulier et on rivalise de bondieuseries comme d'autres se bousculent sur un rail de coke. Une aliénation en appelle une autre, et voici donc qu'une banlieusarde catapultée sous les auspices du divin Marché dans un univers abominable décide, pour s'en protéger, de prendre à revers le cynisme libéral en érigeant une muraille grotesque entre elle et le reste du monde, via le fondamentalisme religieux – nul doute qu'elle se serait jetée sur la scientologie au pays de l'Oncle Sam. La seule manière, triste en ce sens, qu'elle ait trouvé de reconstituer une forme de solidité, de permanence et de stabilité dans un monde virtuel, fluide et artificiel, et du sens dans un système insensé, fut d'aller d'un extrême à un autre, comme un liquide se déplace d'un vase communicant à un autre. De quoi faire les choux gras du sociologue Zygmunt Bauman.(2)

Oui, l'intégrisme religieux tel qu'on le retrouve aujourd'hui, n'est bien souvent rien d'autre qu'une tumeur virulente qui touche le corps malade de libéralisme, la créature d'une certaine forme de modernité, c'est Reagan et Khomeiny, rien de plus, rien de moins. Vous connaissez le charabia, deux faces d'une même pièce, blablabla pas besoin d'aligner les poncifs pour que vous compreniez. Ce monde est suspendu sur un abîme. Et dans ce contexte-là, on ne peut qu'être fasciné par la toute récente création médiatico-chico-bon-genre.


Gazelle !

Chouette hein ! Dit le bien-pensant le sourire béat buriné sur son visage comme une expression de lobotomisé. Voilà qui est intéressant ! Enfin d'la presse pour « eux » ! Tel est sans doute le genre de réactions visible au Café de Flore en découvrant ce magazine si particulier.  Gazelle, qu'il se nomme (3). Qu'est-ce que c'est exotique ! Ouai, voilà enfin de l'arbre savamment consommé, d'la journaille qualité-prix comme on l'aime, ouai ! Bref, me voilà heureux comme Dieu en France, car je croyais devoir attendre que la commission européenne pondît une autre campagne féministe (4) pour recevoir ma dose requise de poncifs anti-féministes.

Hé ben non, me voilà gâté ! Oui, gâté ! Car outre les immanquables clichés sur les femmes – et surtout « la » femme, cet être mystérieux qui est partout et nulle part, et qui semble uniquement déambuler occasionnellement dans les couloirs des rédac' de la presse féminine - nous avons mensuellement droit aux clichés sur les Maghrébin(e)s (dont la "notion de culture est indissociable de celle, plus spirituelle, de religion" (sic)). Cocktail explosif au rendez-vous ! Communautarisme et anti-féminisme, que demander de plus ? D'ailleurs, le ton est vite donné, la femme maghrébine est une bigote consumériste et vaguement folklorique :

« Et que cette femme trouve un magazine qui lui parle, qu’elle ne soit pas obligée d’acheter un magazine qui ne va pas respecter sa pudeur et dans lequel elle ne va pas retrouver un seul des codes de sa culture. Cette femme maghrébine est attachée à la tradition; enfin, à sa culture d’origine, celle que lui ont inculquée ses parents. Même si, par ailleurs, elle vit de façon moderne. Car elle a vraiment cette schizophrénie de la double culture. (...) Certes, les femmes maghrébines consomment L’Oréal et Diadermine, mais elles vont aussi au hammam, et font leurs propres produits cosmétiques à la maison, souvent à base de produits naturels orientaux comme le rassoul ou l’huile d’argan. » (5)

Pendant que la femme occidentale, cette dévergondée artificielle, se poudre le nez avec du chimique, la femme maghrébine, toute attachée à la tradition qu'elle est et si « vraie » dans son essence et sa nature, se concocte elle-même – elle-même ! - ses propres onctions esthétiques. Fortiche ! En plus, la femme maghrébine a « vraiment beaucoup de pudeur », car « La culture musulmane impose la pudeur ». Ô génie du syllogisme à deux balles !

Le nouvel esprit du capitalisme

Pourquoi parlé-je de ceci ? Où est le rapport avec Diam's ? Il est là, il est omniprésent, et il se nomme société capitaliste de consommation. Dans la postmodernité, où tout vaut tout donc tout vaut rien, où l'histoire n'existe plus, les symboles non plus et où l'on « fait ce que l'on veut » tout en « respectant le choix des autres », les délires ambiants amènent ce genre de combinaisons absurdes. Qui n'a jamais vu une pieuse musulmane déambuler stilettos longs comme l'avant-bras et voile serré autour d'un visage peint comme une voiture volée ? Certains y voient un symbole de modernité et d'émancipation, mais on ne me trompe pas. J'y vois pour ma part une double aliénation : aliénation à la religion et aliénation à la consommation, et je rigole toujours aussi bruyamment quand j'entends une quelconque émission TV présenter ces véritables phénomènes comme autant de preuves de la marche vers la modernité d'on ne sait quel pays (ou personne) dit de « culture musulmane » - l'autre jour c'était Arte qui présentait une mannequin voilée star d'un MTV égyptien comme une sorte d'égérie de l'émancipation féminine (6).

 Castoriadis disait en son temps : « Qu’est-ce qu’ils font, les autres ? - c’est d’ailleurs très drôle ! Dans une duplicité admirable, ils prennent les gadgets et ils laissent le reste. Ils prennent les Jeeps, les mitraillettes, ils prennent la télévision comme moyen de manipulation ; au moins les classes possédantes - ils ont les télévisions couleur, les voitures, etc., mais ils disent que tout le reste, c’est la corruption occidentale, c’est le Satan, etc. Je crois que tout est dû au, et aussi conditionné par, le fait que l’Occident lui-même a un rayonnement de moins en moins fort parce que, précisément, la culture occidentale, et en tant que culture démocratique au sens fort du terme, s’affaiblit de plus en plus. » (7)



Triste à dire, mais il semblerait que, de même que l'Occident n'exporte plus rien d'autre que ses babioles et ses armes de guerre dans le monde en lieu et place de la démocratie, il n'exporte guère plus que la mode et le froufrou aux femmes du monde entier en lieu et place du féminisme. Cette culture « pop » se greffe à tout, se contrefiche pas mal de la victime et s'accommode fort bien des particularismes culturels. C'est ainsi qu'on créé des monstres à la façon d'un « islam pop » qui arrive à combiner patriarcat fondamentaliste et réification des femmes par la pub et la mode.


(1) http://www.lematin.ch/people/diam-s-donne-premiere-interview-voilee/story/16011570
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Zygmunt_Bauman
(3) http://www.gazellemag.com/
(4) http://l-arene-nue.blogspot.be/2012/08/bruxelles-voit-la-science-en-rose-pour.html
(5) http://www.lalibre.be/societe/general/article/763530/exploration-de-la-feminite-maghrebine.html
(6) http://videos.arte.tv/fr/videos/egypte-islam-goes-pop--3597052.html
(7) « Démocratie et relativisme - Débat avec le MAUSS », Cornelius Castoriadis, éditions Milles et une nuits, 2010, p.58