jeudi 10 mai 2012

Avec les libéraux les peuples ont toujours tort


En effet, qu'il advienne quoi que ce soit et le peuple est toujours perdant dans l'assez formidable logique libérale. Qu'un désastre dévaste tout ou qu'un miracle sauve tout et le peuple sera selon les cas crucifié ou ignoré, et c'est ainsi que se met en place la déresponsabilisation collective de la classe dominante.

Voyez donc, le peuple épinglé au mur comme un papillon mort sous les regards méprisants des bonnes gens, en cas de trouble le peuple est toujours présent. Hitler? Le fruit du vote populaire ! La corruption des élus grecs ? La faute aux électeurs pardi ! Ne mentionnons même pas ces innombrables états en déficit pour avoir permis à leur population de « vivre au-dessus de leurs moyens »... Il ne manquerait plus qu'un certain toupet dont seuls sont capables nos chères élites déconnectées de toute réalité pour lui infliger la faute des catastrophes naturelles. Le peuple est en effet le bouc émissaire par excellence : il n'a ni les attributs de la minorité pour plaire aux BCBG, ni la distance d'éloignement pour séduire les cosmopolites, dont Rousseau nous conseillait déjà la méfiance, tel philosophe aimant en effet « les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins ».

Aah ce peuple, cet éternel enfant ! Que ne t'a-t-on pas fait gober depuis tout ce temps !... Un coup tu es trop bête pour te gouverner, un autre on te demande de te la serrer, et les mêmes qui s'offusquent de tes demandes d'égalité t'ordonnent froidement de participer à « l'effort commun ». Les mêmes qui bourdonnent en choeur sur les mérites de l'individu et les bienfaits du privé sont les plus rapides à venir te solliciter, larmoyant et pitoyables, afin de dévorer le miel de ta ruche ; 10 cigales vivant sur la dos d'une fourmilière, telle est la fable des bourgeois. Leurs éloges à la responsabilité sonnent comme l'écho désagréable de leur irresponsabilité : quand les uns souffrent pour leurs prétendus turpitudes collectives et ont le pêché marqué au fer rouge sur leur chair, les autres n'ont pour seule sanction que le ressentiment personnel de leur propre conscience, c'est-à-dire, en définitive, rien. Il suffit de voir la racaille bancaire implorer les yeux rouge et la peur au ventre l'Etat qu'elle n'a eu de cesse de corroder et morigéner pour avoir un aperçu de l'infinie perfidie émanant du lucre et du fric. Perfidie lucide car se sachant protégé par un système qu'elle conduit à détruire mais qui refuse de laisser faire.

Nos métronomes capitalistes ne se limitent néanmoins pas à cela. Non en effet, le pêché originel du peuple ne conduit pas uniquement à sa responsabilité totale et permanente, elle ne mène pas uniquement à la combinaison hétéroclite de la responsabilité du maître avec le pouvoir de l'esclave, pareil traitement serait bien trop juste. Ainsi, écouter les péroraisons de ces personnes est en outre une formidable leçon d'arrogance. Le peuple coupable des folies de ses représentants (voire des représentants de ses représentants) disait-on, mais quid de leurs bonnes actions? Il suffit de tendre l'oreille : l'abolition de la peine de mort, auparavant défendue pour son caractère humaniste, est désormais vantée comme étant le fruit du courage héroïque de dirigeants opposés à une « opinion publique » instinctive et bestiale, en somme susceptible de tomber à tout moment dans les basses fosses des « bas instincts », et qui à l'époque ne pouvait dès lors qu'être opposée à une telle réforme, sondages et experts à l'appui.

La démocratie ? Conquête populaire ? Certainement pas. Conquête formidable de la bourgeoisie éclairée mon ami ! Les morts au front n'auront d'autre honneur que d'avoir servi de bouclier et de bras à la distinguée classe sociale susnommée. Ces gens ont comme un jeu entier de cartes dans leur manche, n'essayez même pas le poker, votre argent fondra plus vite qu'un politicien en campagne : ils sont gagnants à tous les coups ! Racisme? Crasse populaire ! Antiracisme ? PS, Dray et BHL ! Totalitarisme? La masse ! Liberté ? Reagan, Thatcher et Friedman ! Il n'y a pas de limites à ce brillant jeu, car il ignore l'histoire et fait fi du collectif, c'est ce qui le rend si lucratif, si formidable, et donc si à la mode.

Mais ne tentez pas de dire le contraire, vous voici déjà populiste, bateleur attisant les vils instincts du peuple ! Ne protestez surtout pas lorsque quelques énergumènes au trou noir cérébral mettent sur un même pied le possédant et le démuni, le détenteur du pouvoir et celui qui le subit, vous voilà repeint en démagogue ! Encore heureux que vous n'ayez pas rappelé les conquêtes populaires, ce serait donner la corde pour se faire pendre : les-heures-les-plus-sombres et autres "bêtesimmondes" (à prononcer d'un trait) ne sont-elles pas déjà assez proches de nous, avec leur «cortège de socialisme, de nationalisme et de protectionnisme. » et leurs « financiers juifs » au nez crochu ?

Pour ma part, je préfère encore zigzaguer en évitant ces nazes comme on évite des flaques d'urine, un parapluie à la main droite pour me protéger de leurs crachats de haine et de suffisance, et la citation de Michelet dans mon poing gauche refermé : « Les masses font tout, les prétendus dieux, les géants, les titans (presque toujours des nains), ne trompent sur leur taille qu'en se hissant par fraude aux épaules lisses du bon géant, le Peuple ». A bon entendeur.