jeudi 26 avril 2012

Populisme, qu'est-ce que c'est? - note du 26/04/2012


Personne n'a de définition qui fasse l'unanimité pour le populisme, sauf peut-être chez les oligarques et leurs chiens de garde libéraux. Je suis en partie d'accord avec la définition tirée de wikipedia, quoiqu'il ne faille pas forcément un parti ou un homme charismatique pour être populiste, mais en effet le populisme apparaît notamment à partir du moment où la démocratie devient ce qu'appelaient à leur époque les Grecs anciens l'oligarchie : le vote pour ses représentants, soit la liberté une fois tous les 4/5/7 ans pour reprendre Rousseau. Les Athéniens pensaient en effet que plus on votait plus on se rapprochait de l'oligarchie, le pouvoir de quelques-uns, puisque pour avoir les votes de ses concitoyens il fallait avoir les moyens pour être visible, plaire aux gens, avoir les relations et les soutiens qu'il faut, c'est-à-dire tout le contraire de l'égalité. Le vote était à l'époque considéré comme aristocratique, et les Spartiates qui en étaient proches profitaient de chaque victoire pour imposer celui-ci. En leur temps, la démocratie, c'était faire en sorte que le tout le monde gouverne et soit gouverné, d'où le tirage au sort des dirigeants. On élisait les stratèges, les "experts", les spécialistes, pour leurs compétences, mais la politique devait être l'affaire de tous.

Maintenant pour en revenir au populisme, ce mot est devenu fourre-tout et généralement sert d'alibi pour cracher sa haine du peuple, comme étant un ramassis d'incapables, de beaufs ou de sous-hommes en proie aux émotions les plus malsaines. Ce mot, pourtant, n'a pas toujours eu cette signification, et l'on rappellera aux spécialistes de la populophobie que l'on attribuait il n'y a pas si longtemps le "prix du roman populiste" à des gens tels que Victor Hugo ou Zola, en tant qu'ils préféraient "les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu'il s'en dégage une authentique humanité". Michelet et George Orwell étaient eux aussi de grands populistes, le premier ayant même écrit un livre nommé "le peuple" et le second vantant régulièrement les valeurs populaires, ce qu'il nommait la "décence ordinaire". Enfin, le "populisme" était généralement le fait de la gauche à l'époque, lorsqu'elle se sentait encore concernée par le peuple et ses besoins : ainsi en Amérique c'était un grand mouvement proche des agriculteurs, Martin Luther King se qualifiait aussi de populiste et Roosevelt en était proche tout en ayant adopté leur rhétorique. Idem en Russie où le mouvement populiste était un mouvement révolutionnaire qui critiquait la bureaucratie et allait éduquer les paysans bénévolement.

Tout ça pour dire que le populisme, aujourd'hui, est un mot devenu tabou dans l'intelligentsia de gauche parce que celle-ci n'est plus mélangée avec le peuple, et s'en méfie désormais, les considérant comme des racistes, des cons ou des sexistes invétérés - typiquement le point de vue Libé/Inrock. Résultat : la droite en a profité pour récupérer son statut de représentant du peuple, et l'on voit ainsi fleurir partout en occident ce qu'on appelle des mouvements "populistes", qui en empruntent la rhétorique alors que derrière se cache une politique exécrable, hyperlibéral et hypercapitaliste, qui défend en réalité les intérêts des plus fortunés et des dominants : c'est la ligne MLD/PP/FN/Tea Party etc... Heureusement, un sursaut à gauche semble s'être effectué, avec un Front de Gauche montant, une gauche radicale en progression énorme en Grèce, en Espagne ou en Allemagne, et des alternatives nouvelles en Belgique avec le parti de Wesphael.

Le populisme positif, en conclusion, pour reprendre la définition que lui donne Michéa, ce n'est pas « flatter les vils instincts du peuple », mais c'est au contraire « la défense de la liberté et de l'égalité au nom des valeurs populaires ». C'est aussi, comme ambition démocratique, l'instauration d'une démocratie véritablement démocratique, où le pouvoir serait exercé par le peuple et pour le peuple. 

mercredi 25 avril 2012

"De la raison" de Charles Péguy, extraits


Péguy, le socialiste damné, l'athée antireligieux converti catholique fervent, l'antimilitariste devenu nationaliste belliqueux, est un personnage tourmenté, paradoxal et étonnant. Outre son histoire et son personnage, sa pensée a des ressorts qui encore aujourd'hui peuvent laisser pantois. Une pensée à tord oubliée, à droite par dédain, à gauche par mépris pour celui qui trahit son camp – l'on se souviendra toujours de ses appels haineux et déments envers Jaurès le pacifiste. Si l'on sait encore séparer le bon grain de l'ivraie, l'on ne peut que se réjouir devant les éclats de génie de ce penseur complexe mais passionnant. En témoigne cet excellent et court texte nommé « de la raison », véritable éloge libre-exaministe de la raison, dont je vous livre les passages les plus croustillants selon moi. Admirez donc:


Critique de la religion de la raison

Dans son élaboration d'une définition, avant tout négative, de la raison, Charles Péguy en profite pour critiquer la création révolutionnaire d'une religion de la raison, oxymore pathétique et dément à ses yeux:

« La raison ne procède pas de l'autorité religieuse. Il fallait une insanité inouïe pour oser instituer le culte de la déesse Raison. Et si l'on peut excuser une insanité dans un temps d'affolement, déclarons-le haut : la froide répétition politique de cette insanité, la commémoration concertée de cette insanité constitue l'indice le plus grave d'incohérence ou de démence, de déraison. Non la raison ne procède pas par la voie du culte. Non la raison ne veut pas d'autels. Non la raison ne veut pas de prières. Non la raison ne veut pas de prêtres. C'est trahir le plus gravement la raison, c'est faire déraisonner le plus gravement la raison que de la déguiser en déesse, en cabotinage et musique; c'est la trahir que de lui fabriquer des fêtes religieuses, des imitations en simili-culte, avec tout ce qu'il faut. Et même l'admirable prière que Renan fit sur l'Acropole après qu'il fut parvenu à en comprendre la parfaite beauté n'a plus aucun sens, lue ou déclamée sur les planches devant la foule inépuisablement trompée.

Critique du gouvernement des intellectuels

Préfigurant Orwell et sa « ferme des animaux », Péguy en vient au nom même de la raison à critiquer la création d'un gouvernement des intellectuels, fantasme déjà existant en son temps (qui culminera avec l'U.R.S.S.), sorte de République des philosophes dont les prémisses datent de Platon, et qui ne peut faire selon lui que du mal, aux intellectuels ainsi qu'à ceux qui vivent sous leur joug, et donc au final à la raison telle qu'il la conçoit. Une pertinente critique en ces temps d'expertocratie et de technocratie dominantes et arrogantes :

« La raison ne procède pas de l'autorité manuelle. Autant il est vrai que la raison n'exerce aucune autorité, autant il est vrai que le gouvernement des intellectuels serait le plus insupportable des gouvernements, — autant il est réciproquement vrai que la raison, qui n'accepte aucune autorité, qui ne subit aucun gouvernement, n'accepte pas une autorité manuelle, ne subit pas un gouvernement manuel. C'est fausser la raison que d'imaginer, comme l'a rêvé Renan, un gouvernement spirituel de la terre habitée, un gouvernement des intellectuels omnipotent. Une république de cuistres ne serait pas moins inhabitable qu'une république de moines. Si on la laissait se former, une caste intellectuelle serait plus agaçante et pèserait plus lourd sur le monde que toute caste. Mais c'est aussi manquer à la raison que d'ameuter contre les intellectuels sérieux les autorités grossières des travailleurs manuels mal renseignés. La justice, la raison, la bonne administration du travail demandent que les intellectuels ne soient ni gouvernants ni gouvernés. Qu'ils soient modestement libres, comme tout le monde. ».

Définition du socialisme comme avènement de la liberté

Loin des utopies merveilleuses de certains socialismes, prônant pour le futur l'avènement du paradis sur terre et la fin de l'histoire, Péguy déroule ici une définition d'un socialisme républicain que n'aurait pas dénié un Castoriadis plus tard. Pour lui, en effet, le socialisme n'est pas la fin des maux humains, mais l'avènement de la liberté humaine, notamment par la fin de l'asservissement économique. Ainsi, le peuple deviendrait donc véritablement libre économiquement, notamment par la maitrise de son destin. Une définition républicaine de la liberté économique à l'opposée du libéralisme économique :

« Dans la société présente, où le jeu de la spécialisation s'est outré automatiquement, les fonctions intellectuelles et les fonctions manuelles ne sont presque jamais attribuées aux mêmes ouvriers; les ouvriers intellectuels délaissent presque tout le travail des mains ; les ouvriers manuels délaissent presque tout travail de l'esprit, presque tout exercice de la raison. Dans la cité harmonieuse, dont nous préparons la naissance et la vie, les fonctions intellectuelles et les fonctions manuelles se partageront harmonieusement les mêmes hommes. Et la relation de l'intellectuel au manuel, au lieu de s'établir péniblement d'un individu à l'autre, s'établira librement au cœur du même homme. Le problème sera transposé. Car nous n'avons jamais dit que nous supprimerions les problèmes humains. Nous voulons seulement, et nous espérons les transporter du terrain bourgeois, où ils ne peuvent recevoir que des solutions ingrates, sur le terrain humain, libre enfin des servitudes économiques. Nous laissons les miracles aux praticiens des anciennes et des nouvelles Eglises. Nous ne promettons pas un Paradis. Nous préparons une humanité libérée. »

« Attacher au socialisme libérateur une augmentation de système pour que ça passe avec n'est pas seulement une opération inélégante, laide, mufle, de mauvais ton, de mauvaise tenue, de mauvaise culture, de mauvais goût, de mauvaise allure ; ce n'est pas seulement une opération immorale, injuste, perverse, inverse, et de mauvaise administration ; c'est une opération proprement, particulièrement contraire au socialisme. L'idéalisme ou le matérialisme, l'idéaliste ou le matérialiste, le déterministe ou le libéraliste qui feraient du socialisme avec l'arrière-pensée plus ou moins confuse que leur système en soit avantagé ne joueraient pas seulement un jeu laidement déloyal, mais leur jeu serait un perpétuel reniement du socialisme ; ils ne joueraient pas seulement faux, ils joueraient bourgeois. Utilisant à leurs fins intéressées le désir, le besoin, la passion de libération économique, ils utiliseraient en effet, au second degré, l'asservissement précédent, la servitude même à laquelle on veut échapper. Ils n'exerceraient pas seulement un chantage, mais ils exerceraient précisément le chantage économique, vice propre de la société bourgeoise, du régime bourgeois.

Nous n'avons pas plus à vendre la terre que les chrétiens n'avaient à vendre le ciel. Nous n'avons pas à laïciser les marchandages des clercs. Bien loin que le socialisme repose officiellement sur un système d'art ou de science ou de philosophie, loin qu'il tende à l'établissement, à la glorification d'un système, loin qu'il soit matérialiste ou idéaliste, athéiste ou théiste, au contraire le socialisme est ce qui laissera l'humanité libérée libre enfin de travailler, d'étudier, de penser librement. C'est l'effet d'une singulière inintelligence que de s'imaginer que la révolution sociale serait une conclusion, une fermeture de l'humanité dans la fade béatitude des quiétudes mortes. C'est l'effet d'une ambition naïve et mauvaise, idiote et sournoise que de vouloir clore l'humanité par la révolution sociale. Faire un cloître de l'humanité serait l'effet de la plus redoutable survivance religieuse. Loin que le socialisme soit définitif, il est préliminaire, préalable, nécessaire, indispensable mais non suffisant. Il est avant le seuil. Il n'est pas la fin de l'humanité, il n'en est pas même le commencement. Il est, selon nous, avant le commencement. Avant le commencement sera le Verbe. »

Le socialisme et le passé

Loin de vouloir faire « table rase » du passé, loin de certaines passions révolutionnaires voulant faire de l'ancien temps un temps inhumain à éradiquer de nos mémoires ou à mépriser, loin, donc, d'un progressisme de bazar qui consisterait à appliquer une théorie évolutionniste bassement déterministe à l'histoire humaine ou les préjugés présents pour juger du passé, Péguy élabore un rapport au passé raisonnable, fait de respect et de critique, rappelant que le socialisme est un complexe mélange de conservatisme et d'attitude révolutionnaire : conserver la part d'humain intrinsèque à l'homme sans pour autant vouloir faire de la condition présente une prison pour les descendants :

« Nous ne méprisons pas les humanités passées, nous n'avons ni cet orgueil, ni cette vanité, ni cette insolence, ni cette imbécillité, cette faiblesse. Nous ne méprisons pas ce qu'a d'humain l'humanité présente. Au contraire nous voulons conserver ce qu'avaient d'humain les anciennes humanités. Nous voulons sauver ce qu'a d'humain l'humanité présente. Nous évitons surtout de faire à l'humanité présente la plus grave injure, qui est de la vouloir dresser. Nous n'avons pas la présomption d'imaginer, d'inventer, de fabriquer une humanité nouvelle. Nous n'avons ni plan ni devis. Nous voulons libérer l'humanité des servitudes économiques. Libérée, libre, l'humanité vivra librement. Libre de nous et de tous ceux qui l'auront libérée. Ce serait commettre la prévarication maxima, le détournement le plus grave que d'utiliser la libération pour asservir les libérés sous la mentalité des libérateurs. Ce serait tendre à l'humanité comme un guet-apens universel que de lui présenter la libération pour l'attirer dans une philosophie, quand même cette philosophie serait étiquetée philosophie de la raison. »

La presse comme quatrième pouvoir

Péguy établit ici une cinglante critique en règle du monde du journalisme comme pouvoir en soi. Pertinent comme jamais, faisant du Balzac en même temps que du Debray ou du Halimi avant l'heure, Péguy vient ici, au nom de la raison, frapper au coeur même d'un autre pouvoir qui ne dit pas son nom, voire prétend ne pas en être : le système journalistique. L'esprit critique, en effet, devant se méfier aussi des gouvernements de journalistes pouvant, dans une démocratie, faire preuve d'autant de démagogie voire plus que les politiciens les plus avides de popularité. A savourer en ces temps de médiocre médiacratie :

« La raison ne procède pas plus des autorités officieuses que des autorités officielles. Ni le publiciste, ni le journaliste, ni le tribun, ni l'orateur, ni le conférencier ne sont aujourd'hui de simples citoyens. Le journaliste qui a trente ou cinquante ou quatre-vingts milliers de lecteurs, le conférencier qui a régulièrement douze ou quinze cents spectateurs exercent en effet," comme le ministre, comme le député, une autorité gouvernementale. On conduit aujourd'hui les lecteurs comme on n'a pas cessé de conduire les électeurs. La presse constitue un quatrième pouvoir. Beaucoup de journalistes, qui blâment avec raison la faiblesse des mœurs parlementaires, feraient bien de se retourner sur soi-même et de considérer que les salles de rédaction se tiennent comme les Parlements. Il y a au moins autant de démagogie parlementaire dans les journaux que dans les assemblées. Il se dépense autant d'autorité dans un comité de rédaction que dans un conseil des ministres ; et autant de faiblesse démagogique. Les journalistes écrivent comme les députés parlent. Un rédacteur en chef est un président du conseil, aussi autoritaire, aussi faible. Il y a moins de libéraux parmi les journalistes que parmi les sénateurs.

C'est le jeu ordinaire des journalistes que d'ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes, et en effet toutes les autorités, le plus souvent contradictoires, contre les autorités gouvernementales officielles. — Nous simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l'autorité avec tous les droits de la liberté. Mais le véritable libertaire sait apercevoir l'autorité partout où elle sévit; et nulle part elle n'est aussi dangereuse que là où elle revêt les aspects de la liberté- Le véritable libertaire sait qu'il y a vraiment un gouvernement des journaux et des meetings, une autorité des journalistes et des orateurs populaires comme il y a un gouvernement des bureaux et des assemblées, une autorité des ministres et des orateurs parlementaires. Le véritable libertaire se gare des gouvernements officieux autant que des gouvernements officiels. Car la popularité aussi est une forme de gouvernement, et non des moins dangereuses. La raison ne se fait pas de clientèle. Un journaliste qui joue avec les ministères et qui argue du simple citoyen n'est pas recevable. Cela aussi est double, et cela est trop commode.

Quand un journaliste exerce dans son domaine un gouvernement de fait, quand il a une armée de lecteurs fidèles, quand il entraîne ces lecteurs par la véhémence, l'audace, l'ascendant, moyens militaires, par le talent, moyen vulgaire, par le mensonge, moyen politique, et ainsi quand le journaliste est devenu vraiment une puissance dans l'État, quand il a des lecteurs exactement comme un député a des électeurs, quand un journaliste a une circonscription lectorale, souvent beaucoup plus vaste et beaucoup plus solide, il ne peut pas venir ensuite nous jouer le double jeu; il ne peut pas venir pleurnicher. Dans la grande bataille des puissances de ce monde, il ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. Qui renonce à la raison pour l'offensive ne peut se réclamer de la raison pour la défensive. Il y aurait là déloyauté insupportable, et encore duplicité. »

La pédagogie et le pédagogisme

Le passage qui suit est une savoureuse critique de ce qu'aujourd'hui les républicains appelleraient le pédagogisme. D'une modernité surprenante, Péguy rappelle que l'apprentissage, loin d'être une sinécure, ne peut se faire sans un effort de l'élève, et qu'affirmer l'inverse serait par rapport au peuple faire preuve d'une démagogie des plus méprisantes. C'est d'autant plus étonnant que Péguy semble s'adresser à deux mondes différents, dont le monde du travail manuel, qui aurait tendance à considérer le travail intellectuel comme « pas sérieux » ou « pas éprouvant ». Un rappel à l'ordre s'adressant donc à tous :

« La raison ne procède pas de la pédagogie. Nous touchons ici au plus grave danger du temps présent. Malgré la complicité des mots mêmes, il ne faut pas que la pédagogie soit de la démagogie. C'est la pédagogie qui doit s'inspirer de la raison, se guider sur la raison, se modeler sur la raison. Il ne faut pas qu'après avoir souffert de notre négligence le peuple aujourd'hui soit déformé par notre complaisance. Il ne faut pas qu'ayant souffert de notre négligence le peuple aujourd'hui soit déforme par notre complaisance. Il ne faut pas qu'ayant souffert de l'ignorance où il était laissé, il soit aujourd'hui déformé par un demi-savoir, qui est toujours un faux savoir. (...) Ce serait fausser irréparablement l'esprit du peuple, ce serait donc trahir la raison la plus nombreuse, faire déraisonner la raison la plus nombreuse, encourage l'insanité générale, cultiver la démence et semer à pleines mains la déraison que de faire ou de laisser croire au peuple des travailleurs manuels, aux différents degrés de l'enseignement primaire, que le travail de la raison obtient ses résultats sans peine, sans effort et sans apprentissage. D'autant plus que le peuple sait fort bien, le peuple admet fort bien, mieux que le bourgeois, le peuple connaît par son expérience professionnelle que dans aucun ordre du travail manuel on n'obtient des résultats gratuits, donnés. Dans tous les métiers manuels tout le monde sait qu'il faut qu'on travaille et qu'il faut qu'on ait appris. Par quelle injuste infériorité, ou par quelle complaisance au fond démagogique, par quelle flatterie ferait-on croire ou laisserait-on croire au peuple que la science, que l'art et que la philosophie, que les travaux intellectuels, que les travaux de la raison ne sont pas aussi sérieux. »

La raison et l'irrationnel


Quoi de mieux pour conclure cette rafale d'extraits qu'un passage sur le rapport de la raison à l'irrationnel? Loin d'un rationalisme caricatural ou obtus, Péguy explique ici que sa conception de la raison raisonnante ne vient pas délégitimer les passions, soit l'apport fondamental à l'être humain de ce qu'il a d'irrationnel, mais qu'elle est indispensable à l'humanité, d'autant plus qu'elle seul peut déterminer ce qui est de l'ordre de la raison et ce qui ne l'est pas. Concilier la raison avec son opposé n'est pas chose aisée, Péguy va néanmoins tenter de le faire ici, rappelant au passage que sa critique ne vise pas les passions en soi, mais bien celles qui veulent se faire passer pour la raison elle-même :

« La raison n'est pas tout le monde. Nous savons, par la raison même, que la force n'est pas négligeable, que beaucoup de passions et de sentiments sont vénérables ou respectables, puissants, profonds. Nous savons que la raison n'épuise pas la vie et même le meilleur de la vie ; nous savons que les instincts et les inconscients sont d'un être plus profondément existant sans doute. Nous estimons à leur valeur les pensées confuses, les impressions, les pensées obscures, les sentiments et même les sensations. Mais nous demandons que l'on n'oublie pas que la raison est pour l'humanité la condition rigoureusement indispensable. Nous ne pouvons sans la raison estimer à sa juste valeur tout ce qui n'est pas de la raison. Et la question même de savoir ce qui revient à la raison et ce qui ne revient pas à la raison, ce n'est que par le travail de la raison que nous pouvons nous la poser.

Ce que nous demandons seulement, mais nous le demandons sans aucune réserve, sans aucune limitation, ce n'est pas que la raison devienne et soit tout, c'est qu'il n'y ait aucun malentendu dans l'usage de la raison. Nous ne défendons pas la raison contre les autres manifestations de la vie. Nous la défendons contre les manifestations qui, étant autres, veulent se donner pour elle et dégénèrent ainsi en déraisons. Nous ne la défendons pas contre les passions, contre les instincts, contre les sentiments comme tels, mais contre les démences, contre les insanités. Nous demandons que l'on ne fasse pas croire au peuple qu'on parle au nom de la raison quand on emploie les moyens qui ne sont pas les moyens de la raison. La raison a ses moyens propres, qu'elle emploie dans les arts, dans les lettres, dans les sciences et dans la philosophie. Ces moyens ne sont nullement disqualifiés pour l'étude que nous devons faire des phénomènes sociaux. Ce n'est ps quand la matière de l'étude est particulièrement complexe, mouvante, libre, difficile, que nous pouvons nous démunir d'un outil important, ou que nous devons le fausser. »

En espérant vous avoir donné envie de lire plus de l'auteur... 



lundi 23 avril 2012

Ne semons pas le mépris ou nous récolterons la haine

"La masse n'est sans doute ni pure, ni irréprochable; mais enfin, si
vous voulez la caractériser par l'idée qui la domine dans son immense
 majorité, vous la verrez occupée tout au contraire de fonder par le
 travail, l'économie, les moyens les plus respectables, l'oeuvre immense
 qui fait la force de ce pays, la participation de tous à la propriété."
Jules Michelet, le Peuple
Ô diableries des élections, ô désespoir ! Comme beaucoup je pense, je suis dépité. Dépité parce que le mouvement que je soutenais aux élections présidentielles françaises n'a pas réussi à se placer en troisième place. Dépité parce qu'il a fait un score inférieur à ce que l'on pouvait espérer. Dépité enfin parce que la troisième place a été ravie par un mouvement d'extrême-droite, qui a réussi à atteindre son score le plus haut de tous les temps. Que cette gueule de bois fasse mal, on s'y attendait ! Mais ne nous emportons pas trop vite. Si j'ai écrit cet article c'est pour donner mon avis sur certaines réactions possibles venant de mon camp, la gauche, par rapport à un tel phénomène et un tel résultat, réactions qui à chaud sont compréhensibles, mais qui à froid sont condamnables. Déjà rappelons avant toute chose que notre mouvement, le Front de Gauche, n'a d'existence concrète que depuis très peu de temps, et jeune jouvencelle elle fait encore ses premiers pas dans la société. On désespère quand même de voir si peu d'aide venant des caciques et des prétendus alliés, ainsi que de si nombreuses attaques dans le dos, mais elle s'y attendait aussi : on ne s'oppose pas à un environnement hostile sans en récolter les conséquences. En bref, 11,11%, c'est peu, mais c'est déjà beaucoup. De 3% à 11, il y a un écart positif dont on ne peut que se féliciter ! Mais voilà, le FN est à 17,9% et l'UMP à plus de 25, et cela peut poser de sérieuses questions.

Non je ne suis ni sociologue ni universitaire, et les données précises sur le vote ne sont pas encore sorties. Cet avis n'a donc qu'une valeur purement subjective et ne prétend pas plus. Un tel vote est assez agaçant : quoi ? L'UMP? Après les saloperies commises par Sarkozy? Après l'OTAN? Lisbonne? Les retraites? Vraiment? Les Français sont-ils des veaux comme dirait l'autre? Le peuple est-il con? A cela, je réponds non. Et je réponds ceci : camarades, gardez-vous de tels commentaires, de telles observations, et ravalez votre morgue, car elle ne vous conduira pas loin auprès de l'électorat populaire. En effet, pour aller droit au but, un des grands travers historique d'une certaine gauche a été de se muer en nouveau parti bourgeois, méprisant envers les gens simples et leurs prétendus défauts - on se souvient encore du commentaire d'Emmanuel Todd sur l'incroyable suffisance de militants PS envers les "petites mains", ces mains qui ont durant si longtemps alimenté ce parti mais qui désormais n'y sont plus autant acceptés, car incultes, incapables de formuler des idées complexes et d'en débattre. Je m'explique : la gauche et l'extrême-gauche ont, hélas, pour une bonne partie d'entre elles, depuis les années 70, convergé vers une sorte d'anti-populisme primaire. C'est-à-dire qu'au lieu d'essayer de comprendre les inquiétudes et les préoccupations populaires, choses qu'ont toujours faites les socialistes depuis leur naissance - et Orwell disait lui-même que les gens simples votant fascistes devaient être récupérés par les socialistes, qui au lieu de les écarter feraient mieux de tenter de comprendre les ressorts d'un tel vote aliénant, afin d'ensuite convaincre et convertir ces personnes au socialisme, en leur montrant bien que ce qu'ils recherchent dans le fascisme (anticapitalisme, communauté soudée, etc.) se retrouve tout autant dans le socialisme, sans les cochonneries antisémites ou xénophobes qui servent d'alibis anticapitalistes cachant les intérêts des dominants - une bonne partie de la gauche a décidé de renier tout cela en les groupant dans un tout qualifié ici de populiste, là de réactionnaire, et autres invectives servant à calomnier ces préoccupations et ces gens.

Avec ça, cette gauche-là s'est muée en "mouvement des intellos", des bourgeois, des bobos, qui "savent", qui sont "cultivés" et "antiracistes", et qui avec l'aide des médias ont progressivement créé une image du peuple méprisante et péjorative : un ramassis de beaufs, de "deschiens" et de demeurés sexistes et racistes dont on ne devrait plus s'intéresser. La "crasse populaire" comme un conférencier l'avait énoncé dans un lapsus amusant, dont les bons gens convenables et propres sur eux ne pouvaient absolument plus s'occuper, car en effet, "c'est sale ça monsieur!". Résultat: c'est la servante de la gôche qui s'est patiemment occupée de ladite crasse. La servante de la classe bourgeoise, qui n'est autre que l'extrême-droite, a désormais un peu partout en Europe et en Occident pris paradoxalement le rôle de la protestation, en particulier aux USA (voir "pourquoi les pauvres votent à droite?" de T.Frank), et la gauche proprette, dans son délire libéral, a préféré continuer à la fustiger de "populisme", ce mot fourre-tout qui permet aux bourgeois de cracher leur haine du peuple. Le tout culminant en France dans le rapport désormais célèbre de la fondation Terra Nova appelant à lâcher cette meute de "conservateurs", cette populace pas très clean-clean pour nos savants sociologues, résumant ainsi admirablement la doctrine de la gauche postmoderne.

Comme le dit très bien Julien Landfried : "La représentation du Français, depuis les années 1970, a pris la figure du « beauf » de Cabu, un travailleur blanc, macho, raciste, un plouc inculte. C’est l’image du Français devenue dominante dans les élites culturelles de gauche. Un film marquant, lui aussi des années 1970, Dupont Lajoie, montre un travailleur « blanc » qui est ontologiquement raciste. Il y a un phénomène de substitution qui est apparu dans les années 1980 : on préfère au travailleur français, qui était une figure du peuple, la figure de l’immigré. C’est ce que j’appellerai la xénophilie de substitution. Aujourd’hui on est toujours dans cette configuration idéologique, qui a évolué en « sans-papiérisme », qui n’est rien d’autre qu’une variante de ce déplacement politique, idéologique et affectif. A force de rechercher la fraternité ailleurs, cela me semble surtout signifier que l’on n’a pas tellement envie de la rencontrer dans son pays, avec ses voisins les plus proches : les classes populaires. Il ne s’agit pas de haine de soi, les élites sont très contentes d’elles. Elles sont animées non pas d’une haine du peuple, mais en tous cas d’un profond mépris pour lui, ce qui a créé un phénomène de distanciation qui me semble en cours d’aggravation." (1)

Couplez donc à cela une soudaine conversion aux thèmes chers au libéralisme économique ou culturel - multiculturalisme, européisme, libre-échangisme et culte du marché et de la consommation - et vous avez l'explosion de l'électorat ancré à gauche, dont une majorité s'abstient et une minorité se tourne vers l'extrême-droite. Ah les grandes déclarations et déclamations ! La gauche aux mains blanches et aux grands principes a fait tant de tort à la gauche en général! C'est donc elle qui doit faire avant tout son auto-critique afin de récupérer le peuple qu'elle a perdu de vue. On ne créé pas une politique populaire avec les droits de l'homme et l'antiracisme. Cela ne suffit pas, car il faut que les conditions matérielles permettent déjà aux gens de vivre décemment si l'on veut qu'ils les adoptent. C'est bien beau de prétendre défendre la laïcité quand à côté l'on promeut la concurrence "libre et non faussée" entre nos pays et les pays qui exploitent férocement leur population! C'est joli de parler de démocratie quand à côté l'on saborde celle-ci en lui substituant la technocratie opaque d'une Union Européenne autoritaire et oligarchique!

Gardons-nous dès lors ces propos sur "ce con de peuple", cette "France moisie" chère aux Philippe Sollers et autres BHL, grands bourgeois dont l'arrogance et la fatuité leur permettent de donner des leçons morales à la France entière et en particulier aux classes les plus défavorisées, quand eux vivent dans l'oisiveté complète. Le vote FN est un signal d'alarme inquiétant mais décisif : c'est aussi un message envoyé par les invisibles, ces sans-grades, ces laissés-pour-compte de la mondialisation libérale qui dans une détresse finale préfèrent voter pour la candidate qui semble le mieux exprimer leur désespoir. Tachons donc plutôt de comprendre les inquiétudes de ces gens, demandons-nous comment récupérer dans notre giron cet électorat détourné, abordons les questions de Nation, République, Union Européenne, mondialisation, libéralisme, protectionnisme, etc... avec rigueur intellectuelle et sans tabous, car ce sont des sujets qui préoccupent au premier degré le peuple. Pour citer Laurent Bouvet de la gauche populaire,  "beaucoup de victimes des délocalisations sont sensibles au discours de Le Pen" (2), et ce n'est pas de manière désintéressée que Marine Le Pen a soudainement adopté un discours protectionniste, anti-mondialisation, anti-Union Européenne et pseudo-républicain. J'ai pour principe de dire que le socialisme a réponse à tout : identité nationale, souveraineté populaire, justice sociale, laïcité, travail, sécurité, etc... Aucun sujet ne doit être tabou à gauche, sous peine de laisser à l'autre camp le champ libre à ses réponses détestables, tournant généralement autour d'obsessions ethniques et xénophobes. Le tout étant de convertir le peuple en général, en ce compris l'électorat frontiste dont les motivations sont bien plus complexes que la simple question du racisme, afin de former un mouvement de grande ampleur. Le socialisme sans peuple, c'est comme une émission de Calvi sans Dominique Reynié : absurde et inconcevable. Mais l'on ne l'attrape pas d'un coup, comme ça, sur un effet d'annonce médiatique. Pour conquérir le peuple, il faut s'y enraciner, il faut donc un mouvement à long terme, et tout faire pour lui redonner sa dignité et offrir de lui une image qui se distingue de l'éternel mépris bourgeois des gens simples.  Mon espoir est que le Front de Gauche continuera sur cette longue route, parsemée d'embûches certes, mais nécessaire, car au final, "la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice" (Jean Jaurès).


(1) http://www.communautarisme.net/Entretien-de-Julien-Landfried-a-la-revue-Utopie-critique-l-antiracisme-mediatique-est-une-strategie-de-substitution-de_a973.html
(2) http://www.liberation.fr/politiques/2012/04/23/beaucoup-de-victimes-des-delocalisations-sont-sensibles-au-discours-de-le-pen_813787