mercredi 28 mars 2012

Léon Bloy le flamboyant, l'âme vitriol

Rien que pour la beauté du style (et le ton à la limite de l'injure qui me fait bien marrer), je me permets de conclure la journée en citant Léon Bloy, admirable pamphlétaire au verbe acerbe, incisif et foudroyant. On le verrait presque agiter sa plume comme un sabre ! Il est de ces écrivains qui semblent scinder l'univers en deux et marcher dans l'espace ainsi créé. Crachant son dégoût de la médiocrité de ses contemporains, Bloy s'érige au sommet de l'art polémique, écrasant de tout son poids toute opposition.

"[A propos de l'écrivain Ernest Hello] La moquerie était vraiment trop facile et ne lui fut pas refusée. Tout ce qui pouvait parler ou écrire dans le marécage de la dévotion lui devint ennemi, bassement et salaudement. Toute la benoîte racaille des écrivassiers vertueux, toutes les trichines à plumes de la librairie catholique, toutes les larves, tous les lombrics, tous les ténias soi-disant littéraires du vieil intestin sacré ; des Lassere, des Pontmartin, des Roussel, des Aubineau, des Loth, des Léon Gautier, exultèrent à cette occasion de ricaner d'un grand homme en demeurant eux-mêmes de sérénissimes crétins à jamais obscurs. Veuillot lui-même ne l'épargna guère, Dieu le sait!
(..)
Ce fut une grande pitié de voir ce noble esprit saturé d'idéal et gourmand de magnificence s'efforcer opiniâtrement à l'ingrate besogne d'ensemencer de son enthousiasme la désolante caillasse du christianisme contemporain, l'infertile silex des cœurs dévots, d'où les marteaux et les meules de la plus concassante fureur ne pourraient pas même tirer d'illusoires étincelles ! Il s'y acharna sans repos, comme un insensé, et jamais on n'avait vu sous l'arche des cieux un prédicateur si solitaire !

Vingt ou trente ans, il s'agita dans son rêve de ranimer ceux qu'il nommait ses frères, par l'inoculation d'un immense espoir, et lorsqu'il criait au centre même des foules, on lui répondait par une si prodigieuse absence de tympans que la soudaine abolition du genre humain n'aurait pu l'isoler d'avantage.
(...)
Je ne vois guère d'analogue à cet écrivain désorbité que le solitaire Pascal. Ils sont, en effet, tous deux, surtout des poètes, et l'étonnement du lecteur est infiniment plus déterminé par leur accent que par leur pensées. Tous deux se sont trompés à des profondeurs incroyables, en dépensant une force à contrepeser la gravitation des cieux. Ils ont lapidé le bon sens avec des comètes. Mais, sacrebleu, quel spectacle !"

samedi 24 mars 2012

Jean Quatremer, un inquisiteur des temps modernes

Ce fascinant passage de l'excellent ouvrage des journalistes Christophe Deloire et Christophe Dubois (1) semble montrer ô combien l'européisme (2) est aujourd'hui devenu une énième secte parmi les sectes, une religion des temps sans religion, avec ses ouailles, ses clercs et ses inquisiteurs professionnels. Aujourd'hui, l'un de ses plus fervents zélotes, Savonarol des temps modernes, n'est autre que le bienheureux cardinal Jean Quatremer, dont le fanatisme n'a eu de cesse de démolir avec méthode et acharnement quiconque osa formuler la plus simple critique de la construction européenne actuelle, allant jusqu'à comparer le socialisme de Mélenchon au "socialisme national" (sic) (3). En bref, vous êtes un nazi si vous êtes attaché à la nation ou si vous pensez que l'eurolibéralisme n'est pas la panacée à tous nos problèmes. Le même monsieur, chantre de l'intrusion des journalistes dans la vie privée des politiques - astuce pour détruire la politique et la démocratie : abolir la séparation entre le privé et le public - est on ne peut plus explicite sur la mission de prédication qu'il se donne. On se souviendra en effet qu'il fut parmi l'un des plus odieux et des plus insupportables défenseur du oui à la constitution européenne de 2005. Lisez donc, et admirez :


" Les prédications de Bruxelles

Au centre de notre démocratie, il y a donc le système médiatique. Un de ses rouages, peu connu, se situe à Bruxelles, puisque c'est là que sont les correspondants chargés de suivre les principales institutions. En juillet 2010, le journaliste Jean Quatremer accorde une interview à la revue Médias et au site internet EurActiv. Chargé des affaires européennes pour Libération depuis une vingtaine d'années, le correspondant à Bruxelles est devenu une sorte de référence des Français qui s'intéressent à l'Europe. Moine soldat de la cause communautaire, Quatremer préside depuis septembre 2008 la section française de l'Association des journalistes européens. Récompensé par de nombreux prix, il a même reçu une médaille du président de la République italienne, Giorgio Napolitano, pour l'ensemble de son oeuvre. Ses articles sur des suspicions de mauvaise gestion contribuèrent à la chute de la Commission présidée par le Luxembourgeois Jacques Santer en 1999. Sa réputation est établie et ses papiers sont toujours attendus avec une certaine crainte.

Pourtant, son approche peut surprendre. Dans son interview à EurActiv, Quatremer va ainsi confesser son attitude devant l'Union :

"Pour être à Bruxelles, il faut avoir la passion de la chose européenne (...). Je dirais presque qu'il faut avoir la foi du charbonnier, être persuadé que la construction communautaire se fait dans l'intérêt général (...).

- On ne peut pas être journaliste à Bruxelles en étant eurosceptique ?
relancent les deux intervieweurs.
- Non, je n'en connais aucun. Ou, s'ils le sont, ils repartent très vite. Ce poste exige un investissement total et ne supporte pas le cynisme. Si vous méprisez l'Union, tout devient un non-sujet, ou vous mentez pour travestir la réalité [1]."

Jean Quatremer affirme noir sur blanc que l'on ne peut pas être journaliste à Bruxelles et eurosceptique.

Même à La Croix quand il s'agit de Dieu, même à L'Humanité à propos de la dictature du prolétariat, peu de journalistes oseraient faire ainsi corps avec leur sujet. "Journaliste européen par excellence", professionnel très aguerri, Quatremer prêche d'autant plus qu'il a le sentiment que la plupart de ses confrères à Paris, Marseille ou Nantes sont des impies.




[1] Interview de Jean Quatremer par Clémentine Forissier et Loup Besmond de Senneville, Euractiv/Médias, 30 juillet 2010"


(1) "Circus Politicus", Christophe Deloire et Christophe Dubois, éditions Albin Michel, 2012
(2) Qui est, rappelons-le, et pour reprendre le bon mot de Jacques Nikonoff, à l'idée d'Europe ce que le nationalisme est à l'idée de Nation.
(3) http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2012/02/le-mal-%C3%AAtre-europ%C3%A9en-du-ps-et-des-verts.html

mercredi 7 mars 2012

Réponse à la propagande libérale anti-Mélenchon publiée sur Causeur.fr

« Dans un monde dominé par la thématique des droits de l’homme, l’offensive menée contre les libertés par le programme du Front de gauche est naturellement amenée à pratiquer la litote. C’est ainsi que ses attaques contre la propriété privée se trouvent exprimée par une formule délicieuse, « Encourager d’autres formes de propriété » : affirmation quelque peu sibylline, heureusement éclairée quelques lignes plus loin : « notre programme prévoit l’extension de la propriété publique par le développement des services publics. Il promeut de nouvelles appropriations sociales par la nationalisation des grands leviers de l’action économique, industrielle et financière », mais aussi l’essor de la « propriété sociale », et des coopératives, auquel s’adresseront prioritairement toutes les commandes publiques. Encourager des formes alternatives de propriété signifie, en clair, décourager la propriété privée des moyens de production. Marchais est de retour. C’est d’ailleurs toujours sur ce mode qu’est abordée la question des libertés : selon une technique consistant à mettre en avant un droit afin d’en éliminer (ou d’en grignoter) un autre. »
Non sequitur. De quelle manière la promotion de la propriété sociale (qui n'est autre qu'une vieille revendication socialiste qui nous vient non pas du marxisme et de G.Marchais mais bien de théoriciens anarchistes, républicains et autres tels que Proudhon ou Leroux) attenterait à la propriété privée du citoyen moyen ? En quoi est-ce que la nationalisation de pans entiers de la société, comme le fit le programme commun en 1981 ou le Conseil National de la Résistance, mettrait en danger la petite maison du petit propriétaire ? La seule propriété privée que cela risque de mettre en danger, c'est celle des monopoles, des oligopoles, des grands propriétaires fonciers, des puissants en somme. Mais la propagande libérale a depuis la nuit des temps consisté à faire du petit l'alibi du dominant.

« Mélenchon évoque ainsi le principe de laïcité, qualifié de « pilier de la République et de condition du vivre ensemble » – car comme chacun sait, il n’y avait pas de République ni de société française avant la loi de 1905. »
La laïcité a toujours été un idéal porté depuis la Révolution française par la République française, mais cet argument ne tient pas la route : cela a été un combat démocratique et donc il est logique qu'elle n'ait pas été proclamée IMMEDIATEMENT à chaque rétablissement de la République. Néanmoins, rappelons au cher professeur de droit public que la revendication de séparation des Eglises et de l'Etat a commencé en 1795 pour revenir à plusieurs reprises comme sous la Commune, et pour culminer en 1905 avec la loi de laïcité. A chaque fois que la République fut proclamée, la laïcité ne tarda pas à la suivre. Mais les forces de réaction jouant elles aussi le jeu de la démocratie, celle-ci dut attendre que le rapport de force soit en sa faveur. Rien de bien surprenant à cela.

« L’avantage de ce genre de principe est qu’il permet de faire (ou de dire) tout et son contraire. Passons sur les détails involontairement cocasses, qui semblent parfois sortis d’un libelle maçonnique du temps du petit père Combes, comme le fait que « le président de la république renoncera définitivement à son titre de chanoine de Saint-Jean du Latran » (sic) »
On sent bien derrière là le vieux fond d'antimaçonnisme des obscurantistes en culotte courte, héritage du clergé anti-révolutionnaire. Mais passons.

« Plus sérieusement, le principe de laïcité tel que conçu par Jean-Luc Mélenchon lui permet de supprimer la liberté scolaire – en prévoyant que plus aucun financement public ne sera alloué à la rénovation des écoles privées. »
Ah ? Le fait d'allouer uniquement les fonds publics à l'école publique serait une grave atteinte à la « liberté scolaire »? Bonne vieille rhétorique de la droite et de l'extrême-droite, substituer la liberté scolaire à l'école de la liberté a toujours été l'argument favori des amis de l'école privée, c'est-à-dire catholique en large majorité. Que la IIIe République fit cela – ce régime liberticide et totalitaire bien connu – le professeur de droit public n'en a cure.

La liberté qui prime est celle de l'esprit de l'enfant, et donc il n'y a rien de plus liberticide que la promotion d'une école dogmatique et cléricale. La liberté scolaire n'implique pas le subventionnement du privé, tout comme la liberté de culte n'implique pas le subventionnement de celui-ci : ce ne sont pas des droits-créances.


« Mieux : il le conduit à déclarer qu’il interdira les sectes- le genre d’annonce qui part d’un bon sentiment mais qui pourrait avoir des effets incalculables, personne ne sachant précisément ce qu’est une secte, comment elle se définit, ni ce qui la distingue d’une religion. Sans même parler des conséquences juridiques qu’aurait une telle interdiction, laquelle mettrait la France en contradiction avec toutes les conventions humanitaires qu’elle a ratifiées (Convention européenne des droits de l’homme, Pacte international sur les droits civils et politiques, Charte des droits fondamentaux de l’union européenne, etc.), et entraînerait à coup sûr sa condamnation par la justice internationale. »
Ce juriste serait donc un devin ?

« L’autre obsession de son programme, ce sont les discriminations – lesquelles, comme chacun sait, sont terriblement présentes dans la vie quotidienne des Français en ce début du XXIe siècle. Pour ce qui est des rapports hommes-femmes, par exemple, il est urgent de se « débarrasser du patriarcat » : un concept que l’on croyait passé de mode depuis la mort de Simone de Beauvoir, mais que les associations féministes qui ont collaboré à l’élaboration du programme ont réintroduit par la grande porte. S’en débarrasser en durcissant les règles relatives au sexisme, en renforçant les contrôles, et en alourdissant les sanctions. « Nous adopterons une loi pour l’égalité qui éradiquera toute discrimination » – notamment, grâce à la HALDE, la Big Sister de la lutte contre les discriminations, dont Mélenchon prône la résurrection, le renforcement et l’installation sur un mode décentralisé, afin qu’aucun lieu de l’hexagone n’échappe à son regard bienveillant. »
Après la domination cléricale, la domination masculine. M. Rouvillois se révèle au grand jour.

« A cet amoindrissement des libertés – droit de propriété, liberté d’entreprendre, liberté scolaire, liberté religieuse, liberté d’expression -, correspond un affaiblissement des organes qui ont été peu à peu établis, dans le cadre de l’État de droit, en vue de garantir lesdites libertés.
Historiquement, la première de ces garanties est sans doute le bicamérisme, qui consiste à diviser le Parlement en deux chambres distinctes afin d’éviter qu’une Assemblée unique et toute puissante adopte des lois à la hâte, sous le coup de la passion, au détriment des droits et des libertés. En France, c’est après l’épisode de la Terreur, où la Convention montra à quel point une assemblée parlementaire pouvait être liberticide, que fut introduit le bicamérisme. Héritière du robespierrisme, la gauche communiste y a toujours été hostile, et c’est ainsi qu’à la Libération, devenue majoritaire au sein de l’Assemblée constituante, elle supprima le Sénat dans un premier projet de constitution de la IVe République. Mais c’est aussi pour cela que, consultés par référendum en mai 1946, les Français refusèrent ce projet, l’absence de Sénat étant considérée comme privant les libertés d’une garantie essentielle. Voilà pourtant ce qu’envisage le programme Mélenchon : « Nous proposerons la suppression du Sénat ou sa réforme profonde pour devenir une chambre au relais des collectivités locales et des initiatives citoyennes ».
 »
Allons allons, cessez de raconter n'importe quoi. Le Sénat n'a été créé que pour une chose : favoriser le conservatisme et accorder un pouvoir supplémentaire aux notables et à la bourgeoisie, effrayée par « l'assemblée du peuple ». Le voilà en outre en train de sonder les âmes des Français, que sait-il en effet des motivations populaires derrière le refus d'un tel projet? Pourquoi faire du Sénat la motivation principale du non au référendum de 46 ? Nous ne le saurons pas.


Source : http://www.causeur.fr/jean-luc-melenchon-ou-les-libertes-mises-au-pas,16149

vendredi 2 mars 2012

Controverse sur les racines, l'universel et Georges Kaplan

J'ai été récemment partie prenante d'une polémique sur la question des racines, de l'universel et de la démondialisation avec un libéral répondant au doux nom de Georges Kaplan. Celui-ci, dans un texte qu'il publia sur trois sites différents (1), tente d'amalgamer mes propos à l'antisémitisme, le nationalisme, et une forme de socialisme qui ne peut être que "national" (un nazisme en somme). Je ne peux évidemment que m'insurger contre cela, et j'ai donc fait un droit de réponse. Ce petit texte permet d'avoir une chronologie des articles, afin de se faire une idée claire et nette sur mes idées et ma personne.

Premier article, "l'enracinement de l'universel"
Réponse de Georges Kaplan
Réponse à sa réponse : l'apostille 



(1)http://www.contrepoints.org/2012/03/01/71247-labime-des-pensees
http://antidoxe.eu/2012/03/02/labime-de-la-pensee/
http://ordrespontane.blogspot.com

Apostille à l'enracinement de l'universel

Puisqu'apparemment Georges Kaplan a décidé de me prendre à parti sur antidoxe et contrepoints, je me permets cet article en réponse aux accusations nauséabondes du sieur Kaplan, fieffé libéral de son état, qui nous ressort l'éternel couplet des possédants sur les « heures les plus sombres de notre histoire ». Non content de m'accuser hypocritement d'antisémitisme au détour d'une phrase, le voici en train de me comparer aux totalitaires qui ont jalonné le XXe siècle. Cela ne manque pas d'audace, et cela mérite donc quelques clarifications qui, je l'espère, ne seront pas trop ésotériques cette fois-ci.

La question des racines

Ainsi, selon l'honoré et vénérable Georges Kaplan, mon texte sentirait bon, si l'on traduit ses propos, le maurrassisme. Je ferais l'apologie des racines et de la patrie en danger, sans rien dire d'autre. Nulle part dans son texte il ne fait mention de l'importance que j'accorde à l'universalisme, ni du fait que cette importance des racines et de la patrie n'est que le corollaire du soucis de l'universel qui m'anime. Une brève recherche des mots « universel » ou « universalisme » montre d'ailleurs qui ni l'un ni l'autre n'apparaît dans son texte, si ce n'est en citant le titre de mon article.

Or, je mets en garde très clairement contre le culte des racines, caractérisé par l'expression de Barrès « la terre et les morts ». Les racines, dans l'idée que je m'en fais, ne sont non pas des sortes d'ancrage ethniques ou raciaux qui ne sauraient être autre chose que le privilège des blancs de souche, mais bien l'idée que l'on naît dans un milieu qui a une histoire, et que ce milieu, le plus local possible, est la première marche vers l'universel. J'affirme en effet que, comme le disent très bien Michéa et d'autres, c'est bien le contact avec un quartier, des connaissances et la famille qui permet de développer le sens moral d'une personne, et que le véritable universalisme n'est que l'extension de ces « gisements culturels » hérités de l'histoire à des sphères plus étendues (jusqu'à l'univers), et ce, grâce à la raison critique. Par exemple, un paysan français a bien plus de chance qu’un bourgeois, de comprendre un paysan espagnol ou bolivien. L'internationalisme, quant à lui, n'est pas la négation de la nation ou de la patrie, mais bien la dialectique saine et féconde entre d'une part le patriotisme (l'amour des siens) et d'autre part l'internationalisme (la coopération avec les autres), car on ne peut en aucun cas apprécier l'Autre en se détestant soi-même.

De ces simples affirmations, Georges Kaplan en déduit que je demande à la puissance publique qu'elle régule tout, qu'elle « dicte nos conduites », qu'elle contraigne et autres sottises afin de faire de nous « de bons citoyens heureux d'obéir ». La propagande libérale ne peut être mieux résumée par notre ami, et perdu dans ses fantasmes et ses délires soi-disant antitotalitaires, il s'est permis de faire des accusations non seulement infondées, mais complètement ignorantes de ce qu'est ce socialisme originel dont je me revendique.

Le socialisme républicain

Contrairement aux délires kaplaniens concernant le socialisme, celui-ci ne se résume pas à la caricature qu'il en fait, généralisant le marxisme et le marxisme-léninisme à l'ensemble des courants socialistes. Cela dénote évidemment une ignorance totale de cette pensée philosophico-politique, mais il est clair qu'au-delà de Friedman et Hayek, nous ne saurions demander plus d'un dévot du libéralisme. Contrairement à ses délires, disais-je, le socialisme dont je me revendique, tantôt qualifié avec mépris par les marxistes d'utopique, tantôt de révisionniste, n'a jamais été totalitaire, et n'a pas sur ses mains le sang que peuvent avoir ses frères marxistes.

Kaplan dit ceci dans son texte : « L’essence de tous les socialismes est la même : la croyance selon laquelle c’est la société – et par là même l’État – qui fait les hommes et pas le contraire, l’idée selon laquelle une définition d’un prétendu « bien commun » justifie que l’on nous prive de nos libertés. » Encore une fois, Kaplan projette ses propres fantasmes sur une idéologie qu'il ne connaît ni ne comprend. Petit rappel, donc, de ce socialisme dont je me revendique avec fierté: celui-ci, que je qualifie de socialisme républicain, est un socialisme occulté par l'histoire et qui a pour principale terre d'accueil la France. Ses figures de proue furent en leur temps des gens comme Pierre Leroux – inventeur du terme socialisme -, Jean Jaurès ou Eugène Fournière, et contrairement aux pensées qui ont pu se former dans cette folie antitotalitaire qui a soudainement pris notre grand garçon, ceux-ci ont tous eu pour caractéristique de mettre au centre de leur doctrine l'individu. Oui, l'individualisme était l'un des moteurs de ce socialisme, et c'est bien pour cela que je le fais mien : Eugène Fournière disait par exemple que le socialisme est tout simplement « l'individualisme intégral », et Jaurès lui parlera « d'individualisme logique et complet ». En effet, le socialisme républicain postule que l'individu « est au centre tout » (Jaurès), et qu'il n'est autre que l'accomplissement de cet individualisme hérité de la révolution française.

Néanmoins, contrairement aux égoïstes et autres libéraux, cet individualisme n'est pas la négation de l'égalité, et c'est là qu'il peut rejoindre une critique marxiste de la société bourgeoise et des droits abstraits. Proclamer des droits de l'homme ou la liberté individuelle, tout en laissant une majeure partie de la société pourrir dans la pauvreté et la misère, ce n'est que limiter la liberté à la classe bourgeoise, et faire miroiter « l'Eden des droits de l'homme » (Marx) au peuple qui n'a évidemment pas les moyens matériels d'en jouir. Pierre Leroux écrira à ce propos un magnifique article dénonçant les deux postures qui veulent faire de l'égalité et de la liberté des fusils se menaçant l'un l'autre. Dans cet article au titre plus qu'explicite, « du socialisme et de l’individualisme  », celui-ci dénonce dans un même bloc «l'individualisme absolu » caractérisé à l'époque par les tenants de l'économie politique anglaise (on dirait aujourd'hui les « néolibéraux », ou Georges Kaplan), et le « socialisme absolu »; l'un faisant de la société un agrégats de monades égoïstes et isolées, et l'autre en faisant un tyran voué à détruire l'individu. De la même manière, il dira que « l'Etat nain » ne vaut pas mieux que « l'Etat hydre », et que si celui-ci est important dans la régulation des rapports de force qui se déroulent au sein de la société, pour la redistribution des richesses ou la défense des plus faibles, il ne peut en aucun cas se muer en nouvel organe inquisitorial, cherchant à imposer une vision moraliste du « Bien » aux citoyens et à réduire à néant toute initiative individuelle. Mais il se doit de promouvoir des valeurs (liberté, égalité, fraternité) et une conception commune de la vie bonne (ce qui ne veut pas dire l'imposer), et surtout il doit permettre la réunion des facteurs incitant à celle-ci, en ce compris les facteurs matériels permettant une vie digne.

Enfin, ce socialisme ne met pas au centre de tout l'Etat. Si celui-ci y a son importance, l'institution qui permettrait l'avènement d'une société socialiste n'est autre que l'association. L'association volontaire d'individus libres et égaux est en effet la mise en pratique de cet oublié du triptyque républicain qu'est la fraternité. La fraternité, que Leroux mettait au centre de la devise, est ce qui permettrait alors de combiner ces frères en apparence ennemis que sont la liberté et l'égalité. De même que l'association, et donc les coopératives ouvrières, ont une importance cruciale dans cette forme de socialisme, la politique elle-même y est primordiale. La « République poussée jusqu'au bout » (Jaurès), telle est la racine du socialisme, et la démocratie, pour reprendre Castoriadis, est dès lors une nécessité pour que l'homme puisse être autonome de façon collective.

Le totalitarisme en est donc un ennemi irrémédiable et irréductible, mais l'hyperindividualisme tout autant, car tous deux nient l'importance de la liberté collective. La liberté, mon cher Georges Kaplan, n'est certainement pas de votre côté pour le coup, et il suffit de voir comment vos semblables à la tête de l'Union Européenne la détruisent lentement et sûrement pour en avoir le coeur net.

La démondialisation

Tout ça pour dire que non, cher Kaplan, je ne suis ni un soutien du totalitarisme, ni un nationaliste, ni un « national-socialiste » pour reprendre votre insulte à peine cachée, et certainement pas un antisémite.

Concernant la démondialisation, il s'agit tout simplement de ne plus ouvrir nos frontières à tout ce qui rentre en Union Européenne. L'Union Européenne est en effet la seule institution dans le monde ayant ouvert ses barrières douanières à plus de 90% des marchandises et capitaux venus du monde entier (bien évidemment, elle ne fait pas de même avec les immigrés: les babioles, ça rentre, les pèquenauds miséreux certainement pas). Le protectionnisme est par conséquence la solution, comme le dit Emmanuel Todd - fasciste notoire, comme tout le monde le sait -, pour la reconstruction de la démocratie, car sans celui-ci, l'avenir est à la désindustrialisation complète, le retour des méthodes autoritaires telles qu'on peut les voir fleurir en Europe, et la recrudescence des ethnicismes et autres racismes. Un protectionnisme européen, voici la solution que je préconise, car je suis internationaliste, et non stupidement nationaliste comme M. Kaplan a pu tenter de le faire croire. Néanmoins, si celui-ci ne peut être européen du fait de la réticence d'autres pays, la voie nationale serait alors l'équivalent d'un plan B. Pour l'occasion, je me permets de citer Todd, histoire de montrer à M. Kaplan que ceux qui alimentent le fascisme ne sont pas toujours ceux que l'on veut croire :

« Keynes a dû mettre en forme théorique, sans le dire, la politique d'investissement de l'Etat hitlérien qui, échappant avant les démocraties libérales à l'orthodoxie économique, avait déjà fait revenir l'Allemagne de 3,5 millions de chômeurs à 1,2 million lorsque la Théorie générale fut publié. Il faudra un jour écrire l'histoire de la contribution des économistes libéraux prékeynésiens à la montée du nazisme. Sans eux, l'Allemagne n'aurait pas attendu Hitler pour résorber son chômage. Keynes a surtout démontré que l'action économique de l'Etat pouvait servir la cause de la liberté » (« Après la démocratie », p.172, aux éditions Gallimard).

Conclusion

Enfin, pour boucler la boucle des accusations pitoyables, les élites mondialisées, expression chevènementiste tirée de l'oeuvre de Zygmunt Bauman, n'est pas synonyme de complotisme, de conspiration judéo-capitaliste ou que sais-je encore. Non, il s'agit du simple constat de l'existence d'une nouvelle classe sociale complètement déracinée, bourgeoise, apatride comme l'est le capital, et qui ne se soucie plus d'autre chose que de son propre intérêt. L'histoire de la bourgeoisie est jalonnée d'individus de ce genre, Voltaire en fut un très bel exemple (dénoncé par Régis Debray dans son livre « Aveuglantes lumières »), les contre-révolutionnaires fuyant la patrie en danger en sont d'autres encore plus révélateurs, mais la différence est qu'il s'agit désormais d'un phénomène massif. Il suffit ainsi d'observer l'attitude des technocrates européens pour en avoir une très bonne idée: comme le dit très bien cet autre crypto-nazi qu'est le journaliste allemand Hanz Magnus Enzensberger dans son livre « Le doux monstre de Bruxelles », «ce qui frappe au premier coup d'oeil, c'est que quiconque s'est hissé jusqu'à ces sphères [le fonctionnariat européen du deuxième rang] se considère comme faisant partie d'une élite internationale. Ces fonctionnaires incarnent la raison d'Etat d'un Etat qui n'a pas d'existence. (...) l'esprit de corps des fonctionnaires européens implique non seulement la parfaite maîtrise des règles non écrites et du jargon, mais une variété nouvelle d'internationalisme. Un lien trop étroit avec son pays d'origine n'est pas bien vu.»

Comme je tentais de l'expliquer dans mon premier article, ce déracinement complet a joué, selon moi, en faveur d'un capitalisme sauvage et financier, autrement plus dangereux que le capitalisme paternaliste des trente glorieuses, car cette petite caste de dominants, détachée de tout lien avec leur patrie, ne se sent même plus attachée en quelque manière avec celle-ci et le peuple qui la constitue. Comme cette caste détient en grande partie les rennes du pouvoir – en effet, les grands partis qui ont les moyens de le prendre se sont en très grande majorité convertis au libéralisme et à l'européisme -, il n'est pas étonnant qu'aveuglée par ses intérêts de classe, mais aussi sa philosophie personnelle qu'est le libéralisme (vous voyez, je ne les résume pas à leur classe!...), elle ait entrepris de libéraliser tout ce qui bouge, sans même s'apercevoir que de tels actes menaient les nations qui composent l'Union au désastre. Ce même aveuglement, pour conclure, se voit admirablement bien dans la façon dont ces élites mondialisées traitent la Grèce depuis le début : tout le monde est d'accord, même les économistes modérément libéraux, avec le fait que l'austérité a aggravé et aggravera la situation financière du pays, et pourtant, les géniaux « techniciens » à sa tête et autres dirigeants européens lui imposent continuellement les mêmes plans d'austérité ! Si ce n'est pas une folie collective, qu'est-ce donc?


jeudi 1 mars 2012

Le passage du libertaire au libéral, témoignage d'Anselm Jappe

Voici donc un témoignage fort intéressant, tiré d'un article critique sur un ouvrage de Jean-Claude Michéa, et qui aborde en partie cette étrange mutation qui a affecté tant de bourgeois pétris d'idéaux "libertaires" ou "anarchistes" et qui les a conduits à troquer le "col mao" pour le "col rotary". Le nom de l'imposture sublime qu'est Cohn-Bendit semble faire écho à chaque phrase lue de ce petit témoignage :

"[2] Le passage du libertaire au libéral explique en effet bien l’expérience de ma génération et les conséquences inattendues des meilleures intentions. Je me souviens de l’époque (j’étais lycéen en Allemagne dans les années soixante-dix) où nous (les jeunes d’extrême gauche, les anarchistes, les freaks, soucieux surtout de n’être pas « bourgeois ») nous sentions courageux parce que nous soutenions que chacun n’est mû que par son intérêt personnel et qu’en dernière raison on fait tout par égoïsme, même ce qui se présente comme un acte de générosité (on le fait alors pour sa réputation). Cela nous semblait provocateur et « progressiste » : nous mettions à nu l’hypocrisie bourgeoise. En effet, il était assez juste de s’opposer aux assertions – encore très courantes – selon lesquelles les enseignants n’opéraient que pour le bien des élèves, que les parents se sacrifiaient pour les enfants, que l’État pensait à ses citoyens, que les fonctionnaires publics n’agissaient que par leur sens du devoir et que nous devions donc en retour à ces figures d’autorité de la gratitude et de la confiance, parce que même lorsque leurs actes ne nous convenaient et ne nous convainquaient pas du tout, cela n’était dû qu’à notre manque de maturité. Certains enseignants nous accusaient d’« ingratitude ». Cela me faisait tomber des nuages. Nous aurions dû éprouver de la gratitude pour ceux qui avaient gâché notre jeunesse pour nous « adapter » (mot-clef de nos discours) à un système méprisable ? Mais nous ne nous arrêtions pas au fait de découvrir les intérêts propres de nos tuteurs. Les échos qui nous parvenaient du matérialisme historique et de la psychanalyse, encore mal vus de l’idéologie officielle, nous conduisaient à démolir avec une espèce de joie méchante toute l’idéologie « bourgeoise » de l’altruisme, sans nous laisser apercevoir qu’avec une telle anthropologie pessimiste il serait assez difficile de construire cette société émancipée qui restait notre horizon politique. Ainsi, nous avons involontairement anticipé sur un stade du développement capitaliste qui alors était encore à venir : le libéralisme pur et dur, libre du tribut hypocrite que ses prédécesseurs payaient encore à la « vertu ». Le culte que certains vouaient à Sade constituait également une manière de célébrer l’égoïsme le plus total au nom de l’émancipation (voir mon article « Sade, prochain de qui ? » in Illusio n° 4, 2007)."*

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(1) http://www.journaldumauss.net/spip.php?article398