vendredi 24 février 2012

L'enracinement de l'universel

Il est difficile pour moi qui me revendique fièrement de l’universalisme d’exprimer cela, mais par mes lectures, réflexions et discussions, j’ai été amené à remettre en question mes certitudes sur ces racines tant honnies. En effet, celles-ci me paraissent désormais paradoxalement toutes aussi importantes pour s’élever qu’un esprit critique permettant de toucher l’universel, et il s’agirait dès lors de préserver ces « gisements culturels » (Castoriadis) qui sont autant de joyaux précieux légués par l’histoire, non pas en en faisant un culte (« la terre et les morts »), mais bien une culture, qui servirait de socle fertile au développement des plantes qui s’y trouvent. Telle est du moins ce qui m’a amené à me questionner sur la notion de racine et sa relation avec l’universel.

Nous ne sommes pas, nous êtres humains « normaux », « modestes » voire – mon Dieu ! – « médiocres », de l’espèce des Aves, des piafs. Ces mêmes animaux ayant d’ailleurs des pattes pour marcher à même le sol, nous dirons plutôt que nous ne sommes pas des nuages flottants au-dessus des êtres vivants. La masse, le peuple, est une espèce enracinée, mais mouvante, changeante, elle ne prétend pas pouvoir être « du monde » avant d’être d’ici, mais participe au monde en lui donnant sa vie.

Or, lorsque l’on se croit au-dessus, supérieur à la mêlée, se développe tout naturellement une sorte d’identité nouvelle en lien avec cet imaginaire qui a pour fantasmes la fin des nations comme fin de l’Histoire, et la haine de la patrie comme corolaire de l’internationalisme. Une telle identité a permis à une classe sociale, tantôt qualifiée d’élite, tantôt de bourgeoisie, de se définir et de former groupe, groupe notamment caractérisé par son amour du voyage pour le voyage et la capacité financière lui permettant un tel train de vie. Pourtant, si celle-ci auparavant participait d’une logique unitaire qui, grâce à certains facteurs, aidait au rapprochement entre cette « élite » autoproclamée et autopoïétique et la base (pensons aux identités nationales), la destruction des frontières et l’idéal d’un monde unique et unifié a en tout état de cause poussé à la « révolte des élites » (Lasch), soit leur sécession d’avec des peuples toujours aussi attachés à leurs coutumes, traditions, identités locales et nationales, voire de classe (quand elle existe encore), et qui ne comprennent pas le merveilleux du nomadisme libéral, ce piètre substitut à une pensée véritablement internationaliste pour qui l’émancipation la plus belle et la plus noble se résume à la capacité de pouvoir changer d’environnement et de fréquentations comme l’on change de chemises.

Démondialisation

Ceci me permet d’aborder un thème plus contemporain, à savoir celui de la démondialisation. Concept phare de personnes comme Montebourg, Mélenchon ou Jacques Sapir, celle-ci, de par son préfixe « dé- », provoque irrémédiablement chez les libéraux sueurs froides et craintes des « heures les plus sombres de notre histoire » : en effet, pétris d’un progressisme de pacotille, ceux-ci n’ont plus idée d’aller scruter le passé afin de prévoir un avenir meilleur, tant une telle attitude, qui couta à Orphée la vie de sa bien-aimée, ne peut que découler d’une pensée « nauséabonde » ou « réactionnaire ». La démondialisation ne serait autre que le cache-sexe de populisto-nationalistes-crypto-fascisto-communistes, vils xénophobes repliés sur eux-mêmes et frustrés du progrès immense de l’ouverture des frontières aux marchandises et capitaux du monde entier. En effet, comment accepter un retour sur des décisions par essence géniales? Ne serait-ce pas là une idée de « vieux con »? Ô passé, abîme des pensées !

En dépit de la fulgurance de ses ennemis, ce projet, noble et nécessaire, mérite mieux qu’un tel traitement. En effet, il n’est pas un repli mais bien une ouverture. L’on revient alors sur les bienfaits du patriotisme: le développement de soi resplendit sur les autres, la haine de soi déteint. Tous ces appels à la démocratie à l’extérieur n’ont-ils pas quelque chose de dégoutant lorsqu’ils viennent de la part de ceux qui la détruisent à l’intérieur ? Les eurolibéraux, les humanitaires défroqués et les missionnaires de l’évangile des droits de l’homme, pétris de bonnes paroles à proclamer urbi et orbi mais inactifs aussitôt rentrés au bercail, ne font-ils pas penser à ces maris qui battent leur femme à la maison et apparaissent ensuite en couple modèle devant leurs amis ? Une telle dose d’hypocrisie a le mérite de faire preuve d’audace : on ne raconte pas tant de sornettes et l’on ne fait pas tant de pantalonnades sans une certaine dose de courage.

L’apatride et le tribal

Ce Janus a néanmoins deux têtes, et cet hypocrite s’accompagne aisément de l’individu de tribu, celui qui se comporte avec civilité « chez lui » et se permet tout en-dehors, celui qui se soumettra humblement à ses parents et crachera sa haine aux autres, et qui protègera sa famille d’autant plus qu’il mettra en danger celle des autres. Le communautariste sans vergogne qui est devenu le prolétaire d’une gauche ayant troqué la classe pour la communauté, est le pendant du mondialisateur effréné, son double inversé, et s’il ne serait certainement pas anodin que l’un engendre l’autre, du moins est-il certain qu’ils se nourrissent mutuellement.

Michelet dit dans son livre « le peuple » : « Plus l’homme avance, plus il entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à l’harmonie du globe ; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand concert ; il s’y associe par elle ; en elle, il aime le monde. La patrie est l’initiation nécessaire à l’universelle patrie », et comment mieux illustrer par le verbe cet universalisme véritable? Cet internationalisme dont la dialectique avec le particulier avait été si admirablement résumée en deux phrases par Jaurès (« Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. ») et en une par Miguel Torga (« l’universel, c’est le local moins les murs »), est en effet la main qui se tend pour attraper la pièce lancée en l’air avant qu’elle ne touche le sol, pièce dont les deux faces sont l’hyper-relativisme et l’universalisme abstrait du bourgeois apatride. Une possible solution au conflit permanent entre ce qui divise et ce qui rassemble, car la patrie, comme l’illustre si bien cette peinture de Daumier, nourrit et élève ses enfants.

Conclusion

Il me semble dès lors, pour conclure, être plus intéressant de réfléchir à l’universel enraciné plutôt qu’au déracinement universel. La racine est-elle forcément ethnique ? Raciale ? Certainement pas à mes yeux, car il s’agit d’une force vivante, mutante et fluctuante, qui n’est pas une essence d’ordre biologique mais bien le simple ancrage de l’individu dans un milieu donné, au-delà de toute identité fixe et immuable. Le voisinage n’étant que la plus belle illustration de cette « socialité primaire ».
En outre, les racines, nécessaires au développement de la vie, se révèleraient mortifères si l’être humain, animal pensant et doué d’un esprit capable de critique et d’autocritique, se voyait renvoyé à elle en permanence. Si l’humanité se développe de manière graduelle, par un contact avec le milieu le plus proche – famille, amis, quartier, … – qui s’étend ensuite progressivement à des étendues plus vastes pour enfin atteindre le monde par la raison critique, au centre de la pensée des Lumières et de l’instruction publique, la volonté soit de rester confiné dans cette sphère chaude et confortable de l’intimité et des proches, soit de passer outre en se proclamant « homme du monde », ne peut que mener à des désastres dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs éberlués. De ces communautés repliés sur elles-mêmes et évoluant en cercles fermés, à ces « élites mondialisées » toujours prêtes à faire suer sang et eau les peuples contraints à l’immobilité, bénéficiant des avantages de la nation tout en se dérobant à leur contrepartie – impôts, citoyenneté, respect de la loi -, un lien semble s’être tissé qui, à chaque étirement, pousse ces deux extrémités vers toujours plus de radicalité.

Souvenons nous, par ailleurs, que le socialisme, celui d’auteurs tels que Jean Jaurès ou Pierre Leroux, n’a jamais eu pour idéal la constitution d’un monde composé de monades solitaires et en perpétuelle errance, détachés de toute tradition et de toute transmission générationnelle. Au contraire, l’une des critiques récurrentes du capitalisme était qu’il conduisait inévitablement à la transformation de « l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » et que pour lui, « tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié ou mépris » (Engels). Michéa ira jusqu’à dire que « Si nous voulons pouvoir à nouveau nous interroger librement sur tout ce qui, dans l’héritage culturel, transmis historiquement, est véritablement digne d’être conservé (Engels, 1872) il apparaît dès lors indispensable de changer nos batteries philosophiques et de renouer enfin avec ces valeurs morales qui donnaient tout son sens au socialisme originel. »

Remarquons enfin qu’aujourd’hui, le socialisme le plus actif et le plus resplendissant se retrouve désormais dans les pays latino-américains, où des révolutions citoyennes dans plusieurs pays amenèrent au pouvoir des forces socialistes, soucieuses de l’intérêt du peuple et de l’environnement. Pour ma part, je pense qu’il ne serait pas étonnant que la présence d’indigènes y soit en partie pour quelque chose.

mercredi 15 février 2012

Castoriadis sur l'universalisation des valeurs de l'Occident et son échec

Beaucoup de choses ont été dites ces derniers temps à propos de l'évènement s'étant déroulé à l'ULB. On se souvient d'une bande de dégénérés scandant "burqa bla bla" et vêtus de costumes généralement symboliques de l'islamisme (niqab, hidjab), et d'aucuns en ont déduit qu'il s'agissait d'une bande d'intégristes musulmans en mal d'attention. Jugement erroné bien évidemment, puisqu'il s'agissait plutôt d'un collectif relativiste à l'extrême, composé d'athées et de croyants, partageant tous l'idéologie des "indigènes de la République" et défendant les dits symboles, non pas dans une posture de défense religieuse, mais bien dans une posture de défense identitaire : la critique de la burqa et de la keffieh étant selon eux révélatrice d'une ignoble "islamophobie de gauche comme de droite" ou d'un racisme larvé anti-musulman ou anti-arabe.

Quoi qu'il en soit, là n'est pas la question, on a beaucoup glosé ensuite sur l'échec de l'intégration, le regain de la bigoterie en Occident, mais aussi dans les pays dits "arabo-musulmans", bien évidemment sans jamais s'attaquer véritablement aux racines, aux causes d'un tel regain, d'un tel repli identitaire et d'un tel obscurantisme moraliste et pudibond touchant pourtant bien souvent des bourgeois diplômés. A-t-on en effet entendu quelque part une critique du libéralisme triomphant ayant complètement déstructuré les cadres structurants de la société, de la famille ou de la morale ? Le rejet d'une masse inouïe de jeunes complètement désorientés dans la misère non seulement matérielle, mais aussi spirituelle et culturelle, provoqué par cette pensée unique de notre temps ? La crise démocratique et donc politique ? Le scientisme immoral et cynique porté par certains ? La perte d'identités laïques telles que l'identité de classe ou l'identité nationale ? La disparition des mouvements populaires socialistes, dont le peuple, qui en fut bien longtemps le principal partisan, fut ensuite bien souvent récupéré par des mouvements ayant adoptés certaines critiques que faisaient les tenants de ces premiers - que la pseudo-gauche insultera ensuite de "populistes", infligeant ainsi une double claque au peuple dont elle a été un temps la défenseresse - tout en pratiquant un ultralibéralisme échevelé ?

On peut en effet  voir que le peuple, après une telle trahison des élites et de la gauche en particulier, s'est lentement mais sûrement tourné vers d'autres mouvements qui s'en revendiquaient tout autant sans pour autant défendre ses intérêts dans les faits. Parmi ceux-ci se trouvaient notamment les intégristes religieux, et en particulier les mouvements islamistes dans les pays "arabo-musulmans", qui bien souvent alliaient démagogie religieuse avec des relais caritatifs très actifs sur le terrain. Ces derniers, pouvant en outre se targuer d'être anti-occidentaux afin de plaire à un électorat ayant vu les méfaits de la puissance impérialiste américaine et des seules choses que l'Occident a su exporter au fil des années, à savoir son consumérisme de masse et ses technologies, rejetteront ainsi en bloc les grandes avancées humaines telles que la laïcité ou la démocratie, assimilées à de viles créations du Satan occidental.

Je me souviens d'un propos de Guy Haarscheer lors du débat annulé, vantant les mérites de la "démocratie libérale". Ce philosophe est intéressant lorsqu'il parle de laïcité, mais son libéralisme l'aveugle complètement à la crise incroyable de cette soit-disant géniale "démocratie libérale" dans tous les pays qui constituent "l'Occident". A-t-il vu ce dont la démocratie libérale avait accouché en Grèce ou en Italie ? Des gouvernements de "techniciens" - fantasme scientiste au demeurant, voir Auguste Comte... A-t-il vu la dévastation que le libéralisme a provoquée dans ces pays - misère, pauvreté et précarité ? Certainement pas, vu que cet ancien partisan de Rocard (lors du programme commun!), a accordé son soutien à l'infâme ex-directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn. A-t-il vu ce que la démocratie libérale signifie dans les faits? Absolument pas, puisque cet atlantiste chevronné vante les USA à tue-tête, sans voir qu'y sévit une oligarchie ploutocratique totale, où seul le fric assure l'élection et où le pouvoir du citoyen, limité par un choix complètement binaire entre néolibéral de gauche et de droite représentés par les deux pachydermes démocrate et républicain, a été en fait remplacé par le pouvoir des lobbys.  A-t-il enfin remarqué que la "démocratie libérale", en Europe, consiste à laisser un organe antidémocratique, élu par personne et responsable devant personne, édicter plus de 70% de la législation des Etats qui constituent l'Union Européenne?

Quid de la réflexion sur les effets de la philosophie du libéralisme, qui consiste à déclarer des droits abstraits sans jamais se préoccuper de leur actuelle effectivité dans la réalité matérielle, et qui, à l'opposé d'une pensée républicaine par exemple, privatise toutes les valeurs, afin que la liberté n'ait pour seule limite que le fait de ne "pas nuire à celle d'autrui"? N'y voit-il pas l'une des causes de la tribalisation rampante des sociétés occidentales ? De la privatisation des individus, et par conséquence de leur retrait de la sphère publique au profit d'un repli sur la sphère privée ?

Tous ces questionnements, jamais abordés par la plupart des intellectuels exprimant les affres de notre ère, montrent la vacuité de la réflexion des penseurs libéraux. Vacuité qui ne fait que nuire à la cause qu'ils prétendent défendre puisqu'elle donne raison à ceux qui se font les ennemis irréductibles de ces nombreux idéaux émancipateurs. De ce fait, quoi de mieux que de lire un autre penseur, antitotalitaire lui aussi (comme peuvent l'être les libéraux), mais surtout socialiste et républicain, c'est-à-dire soucieux d'allier la justice sociale à une démocratie véritablement républicaine, qu'il pensait être les seules capables d'assurer une pleine et entière autonomie individuelle et collective? Oui, je parle bien évidemment de Castoriadis, encore lui, et toujours lui.

Castoriadis sur "la condition de l'universalisation des valeurs occidentales"(1)

"Chantal MOUFFE : Par rapport à ce que vous venez de dire : quelles seraient les conditions d'universalité de ces valeurs, donc d'autocritique, de démocratique que  vous défendez ? Parce que je suppose que cela ne peut pas se généraliser sans qu'une série de conditions culturelles soient données. Donc, comment est-ce que vous voyez ces valeurs d'origine occidentale deveni des valeurs dominantes dans d'autres cultures ? Quelle serait votre position par rapport à ça?

(...)

Cornelius CASTORIADIS : Au plan théorique, la réponse ne serait pas très difficile, parce qu’on peut tout simplement parler de Tien-Ân-Men à Pékin... Contrairement à ce que certains ont dit (ou souhaiteraient), la démocratie ne fait pas partie de la tradition chinoise. Ce n’est pas vrai. Il y a eu des mouvements, il y a eu le taoïsme, etc., ce n’est pas ce que nous appelons démocratie. Les Chinois, certains Chinois du moins, manifestent à Tien-Ân-Men, l’un d’eux est là, devant les blindés, il se fait écraser en revendiquant la démocratie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’il y a quand même un appel de ces valeurs, comme il y en a un - bien que les choses soient là très bâtardes, c’est désagréable - dans les pays de l’Est européen après l’effondrement du communisme.

Ce que je veux dire, c’est que, à partir du moment où ces valeurs sont réalisées quelque part - ne serait-ce que de façon très insuffisante et très déformée, comme elles l’ont été ou le sont encore en Occident -, elles exercent une sorte d’appel sur les autres, sans qu’il y ait pour autant une fatalité ou une vocation universelle des gens pour la démocratie.

Mais si ce que vous me demandez, c’est : qu’est-ce qu’on fait si les autres persistent ? - parce que c’est ça finalement la question -, la réponse est : on ne peut rien faire, on peut simplement prêcher par l’exemple. Robespierre disait : « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. » Moi, je ne suis pas pour l’imposition, par la force, d’une démocratie quelconque, d’une révolution quelconque, dans les pays islamiques ou dans les autres. Je suis pour la défense de ces valeurs, pour leur propagation par l’exemple, et je crois - mais ça, c’est une autre question - que si actuellement ce... disons rayonnement a beaucoup perdu de son intensité (les choses sont plus compliquées que ça d’ailleurs...), c’est en grande partie à cause de cette espèce d’effondrement interne de l’Occident. La renaissance de l’intégrisme, le fondamentalisme islamique, ou même aux Indes d’ailleurs où il y a des phénomènes analogues chez les hindouistes, sont en grande partie dus à ce qu’il faut bel et bien appeler la faillite spirituelle de l’Occident. Actuellement, la culture occidentale apparaît pour ce qu’elle est, hélas ! de plus en plus : comme une culture de gadgets !

Qu’est-ce qu’ils font, les autres ? - c’est d’ailleurs très drôle ! Dans une duplicité admirable, ils prennent les gadgets et ils laissent le reste. Ils prennent les Jeeps, les mitraillettes, ils prennent la télévision comme moyen de manipulation ; au moins les classes possédantes - ils ont les télévisions couleur, les voitures, etc., mais ils
disent que tout le reste, c’est la corruption occidentale, c’est le Satan, etc. Je crois que tout est dû au, et aussi conditionné par, le fait que l’Occident lui-même a un rayonnement de moins en moins fort parce que, précisément, la culture occidentale, et en tant que culture démocratique au sens fort du terme, s’affaiblit de plus en plus.

Mais, pour en revenir à votre question : la condition de l’universalisation de ces valeurs. Que les autres se les approprient - et sans doute alors là, s’il y a un addendum, qui est tout à fait essentiel dans mon esprit, se l’approprier ne veut pas dire s’européaniser. Et là, c’est un problème que je ne suis pas en mesure de résoudre. S’il est résolu, ce sera par l’histoire. J’ai toujours pensé qu’il devrait y avoir non pas une synthèse possible, je n’aime pas le mot, trop radical-socialiste, mais un dépassement commun qui combinerait la culture démocratique de l’Occident avec des étapes qui doivent venir, ou qui devraient venir, c’est-à-dire une véritable autonomie individuelle et collective dans la société, avec conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent - dans la mesure où elles ont subsisté - dans les pays du tiers monde.

Il y a encore des valeurs tribales en Afrique. Hélas, elles se manifestent de plus en plus dans les massacres mutuels ; mais elles continuent aussi à se manifester dans des formes de solidarité entre les personnes qui sont pratiquement tout à fait perdues en Occident et misérablement remplacées par la Sécurité sociale... Alors, je ne dis pas qu’il faut transformer les Africains les Asiatiques, etc., en Européens. Je dis qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui aille au-delà et qu’il y a encore dans le tiers monde, ou du moins dans certaines parties, des comportements, des types anthropologiques, des valeurs sociales, des significations imaginaires comme je les appelle, qui pourraient être, elles aussi, prises dans ce mouvement, le transformer, l’enrichir, le féconder."

(1) A lire page 58 dans le livre "Démocratie et relativisme - Débat avec le MAUSS" de Cornelius Castoriadis, publié aux éditions "Milles et une nuits" en 2010.

mardi 7 février 2012

L'ULB poignardée dans le dos

Ainsi soit-il. L'infâme a eu ce soir la parole, et c'est un torrent de fange qui en sortit, se déversant sur un public abasourdi. Ce soir devait avoir lieu une conférence au thème somme toute assez consensuelle : la fréquentabilité de l'extrême-droite. Pour en discuter, l'ULB fit appel à deux éminents penseurs, Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, et Caroline Fourest, journaliste et essayiste, auteure d'un livre sur Marine Le Pen. Tout était réuni pour qu'un débat raisonnable, sous les auspices des Lumières et du libre-examen, puisse se dérouler dans notre alma mater. Il n'en sera pas ainsi.

Un acte prémédité

En effet, à côté se préparait une riposte, une manifestation, sous la direction d'un chercheur de l'ULB Souhail Chichah, afin de protester contre la venue de Caroline Fourest. Rappelons quelques faits. Il y a plusieurs années, l'ULB prit une décision qui fit une énorme polémique au sein de l'ULB, ainsi qu'en-dehors: elle décida d'interdire la venue de Tariq Ramadan, un intellectuel et un prédicateur proche des Frères Musulmans, dont l'oeuvre complète a pour unique objectif de légitimer l'islamisme aux yeux des Occidentaux. Or, il se trouve que quelque temps après, l'ULB organisa une conférence avec pour oratrice Caroline Fourest. Ce jour-là, les partisans de ce premier, déployant une haine sans commune mesure envers cette dernière, mirent une pagaille folle dans l'auditoire, l'une d'entre eux allant jusqu'à tenter d'entarter l'invitée (1). Caroline Fourest continuera, ou du moins tentera de continuer courageusement son intervention, sous les huées et les applaudissements d'un auditoire fortement clivé.

Presque cinq ans plus tard, ce même mouvement refit exactement la même chose. Plusieurs jours auparavant en effet, un groupe facebook fit apparition sur ce réseau social dénommé "burqa pride". L'intention : défiler en burqa afin de protester contre la venue de Caroline Fourest. Enfin, c'est ce qui était prévu...

Un zoo folklorique

...mais bien évidemment, l'on ne pouvait pas s'attendre qu'à cela venant de la part d'un énergumène tel que Souhail Chichah. Cet hurluberlu, ce chercheur en foutaises, ce sourcier de pacotille qu'on ne serait pas surpris de voir en train de chercher de l'eau avec une baguette, a un passif auquel il fut fidèle ce soir. Après avoir ruiné de nombreuses conférences auparavant (2), c'est avec un plaisir qui s'apparente à celui du gamin détruisant un château de sable qu'il ficha la pagaille au sein de l'auditoire. Armé de sa bêtise légendaire et accompagné d'un troupeau d'abrutis finis, il fit son show et à sa grande joie mit un terme à la soirée.

Le mouvement en lui-même se mit en marche très doucement. Pendant que les deux intervenants discutaient paisiblement, une succession de sonneries s'enclenchèrent à intervalles irrégulières dans le public. On ne pourrait pas qualifier cela de concerto, mais les esprits éveillés comprirent probablement sur le moment que cela ne pouvait être que le signal d'alarme. La discussion continuait, quand soudainement l'on entendit des cris et des paroles de plus en plus fortes venant de certains bancs. Le modérateur Guy Haarscher appèlera alors au calme, et c'est là que le chant des baleines retentit dans la salle. Une horde de moutons, disséminée un peu partout dans la salle, bêlera à tue-tête "burqa bla bla burqa bla bla". Parmi les têtes vides qui récitaient leurs prières dévotement, l'on put apercevoir un personnage tel que Nordine Saïdi, antisémite notoire et partisan rabique de l'antisionisme soralien - comprenez donc antisémite - qui participa au parti nommé "Egalité", repère de militants perdus de la gauche pro-islamiste, et d'authentiques fanatiques religieux.

C'est ainsi qu'un florilège insupportable d'insultes sortit des trous qui font office de bouche à ces exaltés, nous permettant d'entendre distinctement des paroles homophobes, antisémites ("suppôt des juifs") ou misogynes, le triste sir en question (Chichah) allant même jusqu'à traiter Caroline Fourest de "pétasse" (sic).

Triste conclusion

C'est alors que vint à l'idée de Guy Haarscher de donner la parole au duce de la bande, le leader Souhail Chichah, espérant peut-être - qui sait? - dans un égarement naïf qu'en ressortirait une parole un peu plus sensée permettant un débat serein. Vaine espérance, car le fou furieux en profita alors pour renchérir et soulever ses partisans à coup de "burqa bla bla" et autres balivernes, tentant même à un moment d'insulter Caroline Fourest de raciste anti-arabe en prenant pour source un article du Wall Street journal où elle affirmait exactement le contraire !(3) Chafouins et illuminés, cette bande de petits fascistes en culotte courte s'est en tout cas montrée digne de leur idéologie : à vomir.

Souhail Chichah, qui n'en est pas à sa première, devrait demain faire la douloureuse rencontre avec le marteau disciplinaire de l'université. Ce personnage ne mérite pas mieux, quoi qu'on en dise, et l'université s'honorerait à mettre un terme aux agissements d'un de ses membres qui n'a cessé de la souiller, elle et ses principes, en l'envoyant chercher un job plutôt qu'on ne sait quelle invention délirante dans son pittoresque département de la "recherche en économie de la discrimination". Oui, osons-le : l'infâme a un nom! Et toi, Université Libre de Bruxelles, si tes initiales ont encore un sens, tu te dois de l'écraser sans pitié ! Pas de remords pour les fanatiques ! Et "pas de liberté pour les ennemis de la liberté" comme dirait l'autre !

(1) http://www.dailymotion.com/video/x1fzvg_caroline-fourest-presque-entartee
(2) Voir entre autre : http://laicard-belge.blogspot.com/2011/02/conference-sur-la-liberte-dexpression.html
(3) http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/11/30/367-tariq-ramadan-egal-a-lui-meme

samedi 4 février 2012

Jacques Sapir sur France Culture

Sapir est tout simplement un Dieu de l'économie. Avec Lordon et Généreux, vous avez ma sainte trinité des économistes. En tout cas il a fait résonner la foudre de son intellect dans la nuit obscure de cette émission, face à l'infâme Brice Couturier qui ne tenait plus sur sa chaise tellement Sapir blasphémait contre son catéchisme eurolibéral. Tout y est passé! Tous les arguments les plus caricaturaux de la propagande! Sapir a été comparé au FN (reductio ad frontum nationalis), a été traité d'autoritaire parce que selon Couturier jouer avec les taux de change ne peut être que cela, et ce dernier tentera même une pique sur la Russie dont est spécialiste Sapir, c'est dire!!

Mais le meilleur fut quand même le passage sur ces pauvres gens qui ne pourront plus aller en vacances à l'étranger à cause de ces "mesures autoritaires", oh là là qu'est-ce qu'il a ramassé le pauvre Couturier : Sapir lui a posé la question sur le nombre de Français qui partent à l'étranger et la réponse a stoppé net les ratiocinations de ce cabri nerveux sur la "liberté de vacances" : seulement 10% de la population part en vacance à l'étranger !! Et lui d'enchainer sur la défense de la liberté des 90% contre celle des 10%. Je ne parle même pas des dizaines de fois où Sapir reprendra Couturier sur des erreurs factuelles, un tel démontage en règle fut littéralement épique et jouissif.

Ce qui me permet de rappeler la perfidie d'un Jacques Attali qui fera de Sapir "le conseiller économiste de Marine Le Pen", sans que personne ne le reprenne évidemment. Proche du Front de Gauche, il se trouve pourtant que la Le Pen, toujours aussi forte pour récupérer tout et n'importe quoi au profit du bazar foutraque qu'est son parti, s'amuse à le citer sur des thèmes tels que l'euro ou l'Union Européenne. De là à le traiter de "conseiller du FN", c'est un peu comme si l'on disait de M.Attali qu'il est le conseiller des fascistes parce que Louis Aliot le mari de Le Pen l'a aussi cité à de nombreuses reprises.*

*http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-joyeux-dernier-anniversaire-l%E2%80%99euro-2012-01-02