jeudi 30 juin 2011

Meeting du Front de Gauche du 29 juin 2011, "place au peuple"


C’est le jour J et le peuple gronde. Du plat pays limitrophe, je suis venu assister à ce rugissement du peuple français de gauche. C’est avec modestie mais enthousiasme que je vais tenter de décrire mes impressions de ce rassemblement populaire, rassemblement inaugurant l’entrée en campagne pour la présidentielle du Front de Gauche.

Avant les orateurs

Flânant à travers la place des martyrs de Stalingrad, proche de la station Jaurès (on appréciera les symboles), force est de constater que le FDG n’a pas lésiné sur les moyens, compte tenu de l’envergure et de la relative jeunesse du mouvement. Réunion des efforts collectifs de bénévoles, d’amateurs et de professionnels, le sentiment qui se dégage de l’endroit, les stands, distributeurs de tracts et musiciens, est celui de la joie. L’inventivité n’a pas manqué à l’appel, avec des stands particulièrement drolatiques : ici l’on peut tirer des petites boules sur des cannettes à l’effigie des médiocres dirigeants européens, de Sarkozy à Merkel en passant par Berlusconi, là-bas on questionne sur les thèmes chers à la gauche au stand « question pour une révolution ».

Bien avant les orateurs, nous eûmes droit à une succession de performances musicales d’artistes de divers horizons. Cela commença avec les entrainants rythmes brésiliens de la Batucada Del Mundo, pour continuer avec un groupe de rock au style qui n’est pas sans rappeler les années 70, un groupe nommé judicieusement « la belle rouge » dont les rimes avaient pour champ lexical le monde comme il va (surtout mal). En guise de final musical, la désormais célèbre « parisienne libérée », véritable Marianne des chansons militantes, arriva pour l’occasion les cheveux teints en rouge éclatant. Nul doute que ses chants parlèrent aux cœurs et à la tête des citoyens présents ce jour-là.

Intervenants

Devant une foule immense de près de 6500 personnes, les intervenants se succédèrent mais ne se ressemblèrent pas. Du tâtonnant représentant de République et Socialisme (fraction dissidente du MRC de Chevènement) à la jeune représentante du nouveau parti provenant de la NPA "Convergences et alternative", en passant par la vibrante Clémentine Autain de la FASE, tous tiendront des discours à l’image du mot d’ordre du Front : unité. En effet, la rhétorique des orateurs saura garder un fond commun permettant le rassemblement, sans pour autant nier la diversité des points de vue : les porte-paroles ajouteront leur « touche personnelle » à leur discours, Martine Billard l’axant plus sur l’écologie politique (régies publiques de l’eau, référendum sur l’abandon du nucléaire après débat,…) tandis qu’Autain abordera le sujet du féminisme de gauche (égratignant au passage la mère Parisot - qui avait déclaré récemment qu'elle était « contre le machisme » - l’ironie en guise d’arme contre le pseudo-féminisme d’une femme qui est à la tête d’une organisation, le MEDEF, qui est l'éminente représentante du capitalisme ultralibéral et de son corollaire qu’est la domination masculine). Le slogan aurait pu se résumer en une phrase : unité dans la diversité, diversité dans l’unité. La République en somme !  

Le rassemblement, nécessaire afin de combattre le néolibéralisme, cette idéologie obscurantiste centrée autour du lucre, produit des imaginations délirantes d’économistes lunatiques, n’empêche évidemment pas les divergences, et ce d’autant que la précédemment citée Clémentine Autain provoque chez moi comme chez tant d’autres républicains pas mal d’appréhensions pour s’être fourvoyée dans le communautarisme le plus sale en signant l’appel des Indigènes de la République, fléau communautariste et antirépublicain dont la préoccupation misérable est de diviser le peuple en ethnies et races dominantes et dominées (1). Mais la liesse populaire m’invite inexorablement aux applaudissements.

Vient alors le moment tant attendu, la tribune de l’élu, le discours de Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon

Si l’envolée tonitruante du tribun hors-paire Christian Piquet nous avait donné un avant-goût prometteur du discours final, rien de cela n'arriva à la cheville du lyrisme envoutant et chavirant du puissant orateur Mélenchon.

Jaurésien dans l’âme, « Méluche » emprunte très visiblement au registre oratoire de l’homme « voix du peuple lion », tout en s’inspirant de contemporains comme Badinter et Poperen.

La voix chaleureuse, le verbe facile sans jamais entrer dans le verbiage, une gouaille de renommée et une gestuelle virevoltante, Mélenchon sait comment entraîner la foule. Jouant de l’intensité de ses grondements, la méthode est simple : crescendo, petit à petit, le ton monte et l’emphase suit. Alors que la modération sert de départ, la fin est une réaction en chaîne d’explosions fantastiques de l’orateur, répercutées sur le public en pleine ferveur républicaine. Il faut assister à cela pour comprendre l’émotion ressentie durant ces moments de passion flamboyante. Ce ne sont pas nos chers technocrates ternes comme des billets de banque qui comprendront ce sentiment humain grandiose d’une multitude d’individualités communiquant en chœur, se muant en une force collective capable de mouvoir montagnes et produire merveilles. 

Il parlera alors de planification écologique, de la Grèce, d'une partie de son programme et donc de la réduction de la précarité, mais le but visible n'est pas d'asséner de beaux raisonnements. Non, aujourd'hui, Mélenchon est là pour enflammer son audience et la captiver, afin de récolter la sève de ce grand arbre et d'en faire son outil de rupture. Pour cela, rien de mieux que de bousculer les puissants, ses cibles préférées, mais aussi la chienne bergère attitrée du système, Marine Le Pen, véritable épouvantail que les aristocrates modernes emploient pour s'attirer le vote dit "utile", comme auparavant l'on employait Dieu pour apeurer le peuple et empêcher toute révolte contre le Roi.

Impressions finales

Patiemment l’observateur que je suis espère la victoire révolutionnaire de ce peuple français admiré par le monde entier quand il est à l’avant-garde des révolutions, brillant sur le continent et éclairant sa voie. Prenons exemple, camarades et citoyens, sur ce réveil soudain de la classe populaire en France, après celui d'Espagne, car la domination d’une minorité ne sera jamais éternelle. « L’inertie des peuples est la forteresse des tyrans » disait Machiavel, cette inertie est en passe de cesser. Le peuple, cet oublié de la mondialisation, cette cible permanente de la bonne société, cet invisible de la médiacratie et ce persécuté éternel, semble reprendre des couleurs. Ces couleurs sont celles de l’espoir, ce sont celles du Front de Gauche. Alors vive le Front de Gauche, et vive la République !


(1) Elle retira sa signature après que Tariq Ramadan s’y soit mêlé.

lundi 6 juin 2011

Note du 6/6/2011, désaccord avec Caroline Fourest

Il est rare que je ne sois pas d'accord avec cette éminente intellectuelle, l'une des plus valeureuses combattantes de la laïcité aujourd'hui, néanmoins sur l'Europe je ne peux qu'affirmer mon désaccord total concernant son avis sur la situation en Grèce (voir son dernier billet : http://www.franceculture.com/emission-la-chronique-de-caroline-fourest-chronique-de-caroline-fourest-2011-06-06.html) et ce pour 3 raisons:


1) Les Grecs ont toutes les raisons d'être en colère contre l'Europe. Pourquoi? Parce que c'est l'Union Européenne qui dans les années 80 et 90 fut la première force de dérégulation et de privatisation, avec ses tombereaux de directives ultralibérales de concurrence et de privatisation notamment des services publics. Parce que c'est l'Europe de Lisbonne qui empêche les Etats d'emprunter à la banque centrale nationale ou la Banque Centrale Européenne (article 123, ex article 104 de Maastricht) les forçant à emprunter à des taux exorbitants aux marchés (plus de 20% maintenant!) qui eux peuvent emprunter à des taux ultra bas (moins de 2/3%) à la BCE. C'est l'Europe, avec le FMI qui en est devenu une institution quasi-officielle, avec la BCE et la commission, qui en imposant des mesures d'austérité outrancières a contracté la demande et encore plus ruiné l'économie grecque (la plupart des économistes sont d'accord avec cela) qui est forcée d'encore plus privatiser dans un cercle vicieux sans fin. C'est donc bien l'Europe qui est laaargement responsable de la situation actuelle de la Grèce.

2) Les Grecs ont certes voté pour leurs élus mais qui d'autre aurait pu faire une politique de gauche digne de ce nom? Quand on a comme choix qu'une gauche molle et vendue, et une droite austère et vendue, les deux ayant leur corruption respective, que pouvaient faire les Grecs, si ce n'est s'abstenir ou voter pour ces deux-ci? Je ne vois pas là non plus encore une fois une quelconque responsabilité des Grecs. Sans parler du fait qu'avec ou sans gouvernements différents, à moins d'une rupture avec l'Europe de Lisbonne/Maastricht, la Grèce était obligée légalement d'appliquer les directives et règlement de l'UE qui appellent tous à la dérégulation et la privatisation!

3) Quand bien même le peuple grec aurait une responsabilité dans sa situation actuelle, personne ne mérite le traitement inhumain que lui réserve la troïka, et aucun pays ne mérite autant de destructions des services publics et acquis sociaux notamment l'éducation, la culture et probablement la santé. L'un des reproches communément envoyés à ce pauvre pays est la corruption minant sa société. Soit. Admettons que la corruption gangrène la société grecque plus que d'autres européennes, mais dans ce cas-là, ne faut-il pas combattre justement cela? Et comment combattre cela si ce n'est à l'aide d'une police républicaine financée par l'Etat? Comment assurer une politique de répression contre la corruption tout en pratiquant une politique de privatisation acide rongeant ce qui reste d'Etat social dans ce pays? Privatisation qui est Reine de la corruption?

La Grèce a suivi à la lettre les injonctions de la pensée dominante néolibérale et maintenant ce même système voudrait rejeter la faute de ses turpitudes sur un pays qui lui a pourtant obéi, c'est un comble!

dimanche 5 juin 2011

Pierre Mendès France à la rescousse

Alors que l'Union Européenne continue sa mue et semble se rapprocher du stade de papillon, ce Sphinx à tête de mort néolibéral qui assène des coups aux peuples européens dont elle serait la supposée protectrice; alors que la Grèce, étranglée par les mesures d'austérités maladives d'un gouvernement "de gauche", va bientôt être mise sous tutelle par la troïka FMI-BCE-Commission européenne, dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler la bonne vieille époque où des pays comme la Tunisie étaient sous protectorat; alors que l'on chasse à coups de matraques les manifestants fatigués des politiques lyophilisées des gouvernements à la solde des banques et des financiers; alors que l'Union Européenne à l'insu du grand public poursuit son objectif de marché commun avec les Etats-Unis d'Amérique (1), pays dont les acquis sociaux s'approchent de ceux d'une République bananière; alors que le traité de Lisbonne, véritable manifeste néolibéral qui empêche l'emprunt à la Banque Centrale Européenne ou aux banques centrales nationales (article 123) obligeant les Etats à emprunter aux marchés (qui eux peuvent se ressourcer chez la BCE) à des taux variables et exorbitant pour certains (la Grèce plus de 20%!) , empêche les restrictions aux flux des capitaux et des marchandises (article 130), empêchant donc le protectionnisme européen, avec pour conséquence des délocalisations par milliers, et vu l'absence d'harmonisation sociale (interdite par le traité de Lisbonne), des délocalisations intra-européennes aussi (sans parler du dumping social); alors que l'Union Européenne institutionnalise l'anti-laïcité (article 17) en reconnaissant les Eglises, en leur attribuant une identité et une "contribution spécifique", et en maintenant un dialogue avec (notamment l'Eglise de scientologie); il est toujours agréable de relire l'intervention de Pierre Mendès France, ce grand socialiste républicain, lors du vote pour le traité de Rome de 1957. 


"On pourrait poursuivre très longtemps l’énumération des avantages sociaux très supérieurs en Franceà ce qu’ils sont dans les pays avec lesquels nous allons nous associer.



La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement et que le gouvernement a soutenue, sans avoir, je le crains malheureusement, obtenu l’adhésion de nos interlocuteurs, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. C’est la seule thèse correcte et logique sauf, toutefois, celle que personne n’a soutenue, selon laquelle nous serions conduits à supprimer les allocations familiales ou à réduire les salaires horaires pour obtenir le même résultat.
(...)
L’harmonisation doit se faire dans le sens du progrès social, dans le sens du relèvement parallèle des avantages sociaux et non pas, comme les gouvernements français le redoutent depuis si longtemps, au profit des pays les plus conservateurs et au détriment des pays socialement les plus avancés.
(...)
En fait, mes chers collègues, ne nous ne le dissimulons pas, nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre.
(...)


D’ailleurs, on peut se poser une question : ces initiatives sociales [jugées trop généreuses] seront-elles encore possibles ? Je voudrais poser la question à M. le ministre des Affaires sociales s’il était au banc du gouvernement. La tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ?
C’est bien ce que donne à croire l’article 48 du projet en discussion, et dont voici le texte :
« Après l’entrée en vigueur du traité, les États membres, afin de prévenir l’apparition de nouvelles distorsions de la concurrence, se consulteront mutuellement avant de procéder à l’introduction ou à la modification de dispositions législatives ou administratives susceptibles d’avoir une incidence sérieuse sur le fonctionnement du Marché commun. »
Tout relèvement de salaire ou octroi de nouveaux avantages sociaux n’est-il pas dès lors, et pour longtemps, exclu pour les ouvriers français ?
(...)
Mes chers collègues, il m’est arrivé souvent de recommander plus de rigueur dans notre gestion économique. Mais je ne suis pas résigné, je vous l’avoue, à en faire juge un aréopage européen dans lequel règne un esprit qui est loin d’être le nôtre.
Sur ce point, je mets le gouvernement en garde : nous ne pouvons pas nous laisser dépouiller de notre liberté de décision dans des matières qui touchent d’aussi près notre conception même du progrès et de la justice sociale ; les suites peuvent en être trop graves du point de vue social comme du point de vue politique.
Prenons-y bien garde aussi : le mécanisme une fois mis en marche, nous ne pourrons plus l’arrêter.
(...)
Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru.
(...)

La question qui se pose est alors la suivante : où se feront les investissements futurs, créateurs de nouvelles occasions de travail pour la classe ouvrière, créateurs de nouvelles occasions de production pour le pays tout entier ? Où les capitaux des six pays participants se dirigeront-ils pour financer de nouveaux investissements ?
Il est évident que le mouvement naturel des capitaux, surtout des capitaux privés, sera orienté vers les pays à faibles charges, c’est-à-dire vers les pays où la politique sociale, les obligations militaires et autres sont les moins coûteuses.
Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux.
(...)
Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. 
(...)
L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme "providentiel", soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire,budgétaire,sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale "(2)


Pierre Mendès France était sans aucun doute un véritable visionnaire, hélas...


(1)http://www.fgtb-wallonne.be/sites/default/files/fichiers/le_grand_marche_transatlatique_-_parti_de_gauche.pdf
(2)http://www.xn--lecanardrpublicain-jwb.net/spip.php?article163