samedi 30 avril 2011

Elio Di Rupo se trompe sur le régionalisme

Elio Di Rupo, président du PS belge, a récemment donné une conférence avec Johan Vande Lanotte à l'ULB sur l'avenir de la Belgique. Relativement moyenne, les deux personnages nous ont sorti un florilège de platitudes pas vraiment enthousiasmantes et quelques nouvelles idées. Parmi celles-ci, l'une d'entre-elles a attiré mon attention: la volonté de Di Rupo de renforcer l'identité régionale des francophones.

Entendre cela dans la bouche d'un socialiste m'a particulièrement troublé, mais elle suit l'une de ses remarques sur la culture belge, culture de "compromis". En effet, truisme parmi les truismes, la Belgique serait une nation ontologiquement consensuelle, vouant un culte au compromis. Si cela est relativement vrai, cela n'en fait pas forcément une bonne chose. Cette mentalité du compromis fait oublier que la politique est avant tout une question de rapport de force. Vouloir faire des compromis à tout prix est hélàs la meilleure solution pour faire avancer les thèses dominantes, et la dominante actuelle est celle des régionalistes néerlandophones.

De la même façon que dans le monde capitaliste néolibéral actuel, le compromis entre syndicats/travail et patrons/capital n'a cessé de faire reculer les acquis sociaux au détriment des premiers, les compromis entre francophones, partisans traditionnellement de l'unité et de la solidarité, et flamands qui eux veulent toujours plus d'autonomie et de séparation, n'a cessé de faire reculer l'unité nationale au profit des seconds. Dans ce contexte, il est étrange de voir un président de gauche prôner le régionalisme et non le renforcement de l'identité nationale. En effet, si le dernier bastion de l'unité du peuple abandonne ses idéaux et décide de suivre la même logique que ses adversaires, qu'est-ce qui empêchera l'explosion de la Belgique?

Pour reprendre la comparaison, ce n'est pas en accompagnant la mondialisation libérale que les salariés pourront améliorer leurs conditions de vie, car suivre un modèle qui intrinsèquement cherche la destruction des acquis sociaux issus entre autre des luttes ouvrières ne peut qu'entraîner cette destruction progressive. Lorsque les règles du jeu sont biaisées d'avance, il est impossible que le camp défavorisé l'emporte. De la même manière, en suivant le schéma du repli identitaire régional que porte la droite flamande (donc la Flandre en majorité), la gauche francophone ne peut que partir perdante d'avance, laissant au fur et à mesure des grognements du camp adverse leurs idéaux perdre du terrain, avec en ligne de mir l'anéantissement de la solidarité et de la nation belge. Pour ma part, je plaide pour une rupture dans les deux cas. Rupture de la mondialisation néolibérale, rupture de la logique régionalo-nationaliste des Flamands (de droite?). C'est le seul moyen de faire en sorte que la logique ultralibérale et antinationale ne l'emporte pas.

Car les deux sont liés. Ce n'est pas pour rien que l'Union Européenne, cheval de bataille du néolibéralisme que le traité de Lisbonne élève au rang de doctrine économique officielle (comme le fit l'U.R.S.S. à son époque avec le communisme...), favorise elle-même le régionalisme (charte des langues régionales et compagnie). Ce n'est pas pour rien que l'on voit en Europe et dans le monde un repli identitaire féroce non plus. Non seulement la pauvreté et les inégalités croissantes que provoque ce modèle économique qui abhorre l'Etat social incite les gens à se communautariser (le communautarisme est d'ailleurs une doctrine qui nous vient de néo-libéraux anglo-saxons), mais en abolissant les frontières, en transformant le monde en village planétaire comme le dit Debray, on ne fait que créer de nouvelles frontières, comme une hydre dont l'ablation d'une tête provoque la naissance de 2 autres.

Les Etats et donc les frontières sont de plus en plus nombreux, les politiques de plus en plus provincialisées (la Belgique en est l'exemple type) et les villes de plus en plus ghettoïsées. "Le sans-frontrièrisme est donc une idéologie spontanée qui accompagne un économisme globalisé, un technicisme standardisé, un absolutisme généralisé et un impérialisme décomplexé."(1). Une dislocation de l'Europe digne de celle qui suivit la chute de l'empire carolingien est en train de se passer sous nos yeux et la gauche social-démocrate, le P.S.E. en premier, la suit le sourire béat et les bras levés en signe d'acclamation pour l'Union Européenne "qui protège". Ici aussi, en guise de rupture je plaide, comme tant d'autres (Todd, Mélenchon, Fourest, Généreux, etc...) pour un protectionnisme européen, minimum nécessaire à la survie de l'Etat social et de la souveraineté populaire. 

En adoptant la logique régionaliste de la N-VA et de la Flandre acquise au libéralisme économique, la gauche francophone déçoit une nouvelle fois. Autrefois porteuse de l'universalisme républicain, de l'idéal laïque et du socialisme, elle a au fil du temps adopté le multiculturalisme anglo-saxon, la monarchie, le modèle concordataire à la belge du financement des cultes et l'Union Européenne telle qu'elle est.

Ces changements n'augurent rien de bon. J'aimerais pourtant que cette gauche que j'appelle de mes voeux renaissent de ses cendres. Qu'elle ravive les flammes de l'universalisme républicain et laïque, seul antidote contre ce modèle de société actuellement proposé par l'UE qui lui est complètement antinomique, à savoir le différentialisme multiculturaliste, communautariste et néolibéral. La République fonda la Nation en France, elle seule pourra fonder l'Europe, car elle est porteuse de valeurs qui rassemblent (contrairement à la concurrence "libre et non faussée" de Maastricht et Lisbonne), car la justice sociale sans laquelle elle n'est qu'un mot comme disait Jaurès est seule garante de la coexistence harmonieuse des peuples européens, et parce que la laïcité, en écartant les particularismes notamment religieux du débat politique et en mettant la Raison universelle en avant afin de viser l'intérêt général, fonde la citoyenneté.

(1) http://nouvellesdelhumanite.over-blog.com/article-eloge-des-frontieres-debray-63339598.html

mardi 12 avril 2011

La laïcité dévoyée par l'U.M.P.

Etant belge je ne suis pas concerné directement par les actions d'hommes politiques français, néanmoins mon attachement à ce pays et surtout à ce qu'il représente me font m'intéresser à sa politique, bien plus vivante que la situation moribonde de la Belgique, devenue une caricature de démocratie avec un gouvernement non-élu depuis plus de 300 jours et qui n'a d'affaires courantes plus que le nom.

Fervent laïque comme l'indique mon blog, je ne peux que me sentir lié à ce pays qui a réussi l'exploit de séparer de manière stricte les églises et l'Etat. Les mauvaises langues vous diront qu'il y a des entorses par-ci par-là à l'idéal laïque, je ne le nie point, néanmoins la laïcité est un idéal comme la démocratie, et le fait que l'une ou l'autre ne soient parfaitement appliquées nulle part ne leur enlève certainement pas leur nécessité et leur universalité.

Qu'est-ce que la laïcité d'abord? Ce mot à la définition trouble peut se résumer en la séparation stricte de la religion et de la sphère publique, privatisant donc la spiritualité afin de construire un espace de débat politique universaliste où les citoyens, quelque soit leur appartenance confessionnelle (ou leur non-appartenance) peuvent débattre sans se lancer mutuellement des anathèmes religieux et autres arguments basés sur une vérité révélée. La sphère publique n'étant évidemment pas l'espace civil ouvert au public, qui comme le dit très bien Catherine Kintzler (1), ne saurait en aucun cas être areligieux sous peine de rentrer dans la négation de la liberté fondamentale de pratiquer son culte.

Néanmoins, une telle définition reste négative, préférons lui donc celle d'Henri Peña-Ruiz, à savoir la combinaison de l'égalité éthique entre tous les citoyens (d'où la nécessité de ne reconnaître, ne salarier et ne subventionner aucun culte, car l'infinité de croyances ne peut être traitée de manière égale qu'en n'en reconnaissant aucun), la liberté de conscience forgée par une instruction publique républicaine et laïque (d'où la liberté de culte dans les limites de l'ordre publique, et une école publique laïque forte) et l'universalité de destination de l'argent public, ce dernier provenant du pot commun rempli par les citoyens selon leur capacité, indistinctement de leurs convictions philosophiques, religieuses ou politiques.

Destruction en règle de l'école publique laïque

De cette définition découle évidemment une vision sociale de la République. En effet, la laïcité est le fruit du combat de la gauche face à une droite cléricale. A l'époque, Jean Jaurès et Aristide Briand en furent les principaux artisans, bien que les lois de laïcisation de Jules Ferry et la politique d'Emile Combes préparèrent le terrain à la loi de 1905. Le grand Jaurès avait d'ailleurs en tête l'idée de faire profiter les retraites ouvrières à l'aide de l'argent pris par l'arrêt du subventionnement du culte. Il pensait en effet que la République n'avait de réalité concrète qu'en étant sociale, et les retraites, contrairement au culte, bénéficient à tous, croyants ou non.

République laïque et sociale, l'une parce que l'autre disait Jaurès, la laïcité pour lui était en outre un idéal émancipateur, or comment en faire bénéficier le peuple si ce n'est via l'école de la République? Celle-ci est en effet porteuse des valeurs républicaines que sont la liberté, l'égalité et la fraternité. Via l'instruction publique, les républicains ont toujours cherché à favoriser le vivre-ensemble et la liberté de conscience, en instruisant l'élève afin de l'arracher de ses déterminismes et l'amener vers l'universel: la citoyenneté (2).

 Hélas, depuis maintenant des décennies, la laïcité et l'école laïque subissent les assauts répétés de la droite, avec la complicité d'une gauche trop molle pour défendre les deux, apeurée par une possible guerre scolaire, par la perte de voix d'un électorat clérical ou l'anathème d'intolérant ou de laïcard. Cette destruction en règle de l'école laïque prit la forme de deux lois qui portent le nom de leur instigateur : la loi Debré et la loi Carle. La première, qui date de 1959, avait pour but de permettre le financement de l'enseignement privée, largement religieux et catholique. Ces écoles sous-contrat avec l'Etat pouvaient donc bénéficier de l'argent provenant de tous, et les cours de religion devinrent donc subventionnés par l'Etat (l'argent provenant des communes). Première violation de l'idéal laïque, et on insère le ver du cléricalisme dans la pomme laïque. Deuxième loi, la loi Carle, continuant le travail de sape de la droite, visait à préciser l'article 89 de la loi du 13 août 2004 relative aux libertés et responsabilités locales, qui rendait obligatoire la participation des communes aux frais de scolarisation des élèves fréquentant, hors de leur territoire, des écoles privées. L'obligation n'est plus aussi stricte mais existe encore, sous certaines conditions. Résultat: 500 millions d'euros iront à l'école privée (3), détruisant encore plus l'école du peuple.

 Ce n'est pas tout, non-contente de ruiner cette institution majeure du pacte républicain à l'aide de lois plus perfides les unes que les autres, la droite au pouvoir depuis 2002 réduit les effectifs sans cesse (35 000 postes supprimés en 2009 et 2010) (4), promet le subventionnement des formations pour un montant de 10 millions d'euros (promesse faite par l'ancien ministre de l'éducation nationale Xavier Darcos) (5) et surtout favorise à l'aide de niches fiscales. Voici ce qu'en dit Caroline Fourest sur son blog: « Deux fondations consacrées à financer les écoles privées, surtout les plus religieuses, se sont vu reconnaître le statut d’« utilité publique » : la Fondation Saint-Matthieu et la Fondation pour l’école. Cette dernière est issue de « Créer son école », qui s’inspire d’un autre réseau : les Créateurs d’écoles. Le livre d’Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, Main basse sur l’école publique (Démopolis), nous éclaire sur la généalogie de ce mouvement : un mélange de hauts fonctionnaires, voire de futurs ministres (comme Xavier Darcos) et de têtes pensantes issues du Club de l’Horloge (Nouvelle Droite) ou de l’intégrisme catholique (« opusiens » et traditionalistes), bien décidés à animer ensemble un lobby en faveur du « pluralisme scolaire » (6).

A vous donner froid dans le dos.

Sarkozy, chanoine du Latran

    « Aux religions le spirituel, à la République le temporel » (7)

La droite n'a jamais été véritablement attachée à la laïcité, néanmoins il existe des hommes politiques républicains de droite qui partagent plus ou moins certains des combats de gauche, et n'ont certainement pas à être amalgamés à d'autres personnalités de l'U.M.P. farouchement antilaïques. Mais qui est l'une des figures de proue de ce combat contre toutes les traditions françaises républicaines et laïques? Le titre vous en donne la réponse: oui, il s'agit bien de l'actuel président de la France, le bienheureux Nicolas Sarkozy, chanoine d'honneur de Saint-Jean-de-Latran. (8) La liste interminable de ses atteintes à la laïcité et au modèle républicain n'a pas à être entièrement déroulée, mais un petit récapitulatif de ses entorses est nécessaire afin d'informer de l'hypocrisie de ce président qui a récemment déclaré que « le modèle multiculturaliste est un échec ».

Nicolas Sarkozy, avant même d'être président, était ministre en charge des cultes. Durant son mandat, il eut le temps de commettre un ouvrage écrit à l'aide d'un crucifix trempé dans de l'encre, avec le papolatre Philippe Verdin, prêtre dominicain. Véritable ode aux religions, cet ouvrage est l'un des plus infâmes gribouillis qu'il m'ait été donné de lire. Tout le monde maintenant connaît ses positions sur l'infériorité morale de l'instituteur par rapport au prêtre et son plaidoyer pour une laïcité positive depuis son discours à Latran. Moins de gens savent que ces idées ne lui sont pas tombées du ciel ce mémorable jour: elles participent à une idéologie qu'il a constamment mise en avant depuis ce livre, où l'on retrouve exactement les mêmes expressions, mais 3 ans auparavant!

Critique du livre « La République, les religions et l'espérance »

    « Je crois au besoin de religieux pour la majorité des femmes et des hommes de notre siècle »(9)

Ce torchon qui résulte d'un entretien avec un prêtre dominicain résume en clair la pensée de Sarkozy concernant les relations entre le politique et le cultuel, le temporel et le spirituel et la place de la religion dans la société. L'on peut déconstruire son discours en (au moins) 5 postulats qu'il étaye au fil du livre, en revenant sur un puis en continuant un autre, etc...

Postulat 1: La spiritualité et l'espérance sont réservées à la religion.
Dans l'idéologie de Sarkozy, le monde matériel se distingue du monde spirituel, et la spiritualité est l'apanage des religions. Pour lui en effet, si la République doit s'occuper du temporel, c'est aux religions de s'occuper du spirituel. Mieux: elles sont complémentaires, car les religions «tentent de donner un sens à la République » (p:21). Dans sa conception du monde donc, l'athéisme semble faire pâle mesure face à la richesse des religions. Ce qui l'amène à dire qu'il y a non seulement de l'arrogance à affirmer la non-existence du divin, mais que cela serait en plus sinistre! (p:143-144)

Pourquoi sinistre? Tout simplement parce que dans l'esprit du président, l'absence d'espérance serait la conséquence de l'incroyance, car en effet l'espérance se résume strictement à la religion. Faisant fi du stoïcisme qui prêche l'absence d'espérance, Sarkozy affirme benoitement que « le besoin d'espérer est consubstantiel à l'existence humaine » (p:13), et qu'en conséquence, « ce qui rend la liberté religieuse si importante est qu'il s'agit en réalité de la liberté d'espérer » (p:13). Il reformulera cela plusieurs fois durant tout l'entretien tout en gardant le même syllogisme absurde: l'espérance est nécessaire à l'homme, l'espérance découle de la croyance religieuse, donc la religion est nécessaire à l'homme. Il dira d'ailleurs que de toute façon l'incroyant n'est pas indifférent à la question de Dieu car il affirme sa non-existence.

Enfin, tout cela lui permettra de clamer que la morale, finalement, c'est aussi du domaine du religieux uniquement (ou du moins de façon prééminente), et que d'ailleurs il vaut mieux éduquer religieusement quelqu'un qu'autrement: « On ne peut pas éduquer les jeunes en s'appuyant exclusivement sur des valeurs temporelles, matérielles voire même républicaines. L'éducation religieuse est un enjeu important car c'est l'une des seules activités proposées aux jeunes qui ne soit pas tournée uniquement ou principalement vers la satisfaction de leur personne (...) La dimension morale est plus solide, plus enracinée, lorsqu'elle procède d'une démarche spirituelle, religieuse, plutôt que lorsqu'elle cherche sa source dans le débat politique ou dans le modèle républicain » (p:198-199). Les républicains seront contents d'apprendre cela.

Postulat 2: La religion comme service public
Dans la droite lignée du néolibéralisme, dont se revendique ardemment Sarkozy (devant Bush il proclamera son amour du modèle américain et sa volonté d'avoir le même en France), ce dernier n'a cessé de mettre à mal les services publics, éléments fondateurs du pacte républicain. Alors que la sécurité sociale et l'école publique n'ont jamais été en aussi mauvais état depuis que la droite est au pouvoir, et surtout depuis l'avènement de Nicolas Sarkozy, il va renouer avec la bonne vieille antienne marxiste de la religion comme opium du peuple et comme âme d'un monde sans âme. Evidemment, cette seconde partie a probablement amené l'ex-ministre de l'intérieur au postulat 1, mais il va aussi en profiter pour remettre une louche de bondieuserie dans les banlieues, « désert spirituel » selon ses dires (p:155).

En effet, n'ayant plus les moyens de donner de l'espérance sociale, un meilleur avenir et la justice sociale que requièrent les jeunes de banlieue, il va se mettre à plaider pour l'injection de plus de religieux dans ces dernières. La conception du jeune de banlieue qu'il a est celle-ci: un demeuré qui ne peut être calmé qu'avec du sport ou de la religion. "L'intégrisme règne dans les déserts spirituels (...) on y [la banlieue] installe des terrains de sports, c'est très bien. Mais est-ce suffisant pour satisfaire les aspirations des jeunes? Je ne le pense pas, car ces dernières ne relèvent pas que du domaine temporel". Car oui, en bon néolibéral qu'il est, la privatisation reste l'horizon vers lequel il faut tendre, et n'ayant pas les moyens de se payer des services sociaux locaux décents, ainsi qu'une police locale à même à faire face aux débordements, Sarkozy préfère instrumentaliser les imams afin d'y mettre de l'ordre. Il l'a fait en 2005 en appelant aux imams à calmer les révoltés, et il félicite dans son livre le rôle de maintien de l'ordre du cléricalisme musulman : « (...)il n'y a pas eu de révolte et la criminalité a baissé sensiblement [depuis que je suis arrivé au poste de ministre de l'Intérieur]. Cette amélioration est due naturellement au travail de la police et de la gendarmerie en matière de sécurité. Mais celui-ci a été rendu possible, acceptable, et n'a pas été vécu comme humiliant et injuste, grâce à ce que nous faisions parallèlement, notamment avec le C.F.C.M. Quand les communautés qui ont le sentiment d'être injustement traitées sont invitées à s'exprimer dans un cadre précis, organisé, légitimé, elles s'apaisent parce qu'elles ont un champ d'expression qui n'est pas illégitime » (p:141).

Mais avec Sarko, pas de discriminations entre les religions! Il complimentera aussi le rôle de l'Eglise catholique en Corse : « Les religions peuvent jouer un rôle [sur les questions de paix sociale ou civile] (...) Je sais le rôle d'apaisement qu'il [Mgr Lacrampe] a joué sur l'île à des moments particulièrement difficiles » (p:53). Enfin, pour Sarkozy, la religion serait un « élément structurant de la société » (p:148), d'ailleurs, il est convaincu que « l'esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté »(p:20).

Postulat 3 : Oui pour la laïcité, mais « positive »!
Vous pensiez que sa technique de communication sur la laïcité positive datait de 2007? Vous aviez tord! Ce terme de rhétorique qui vise à faire passer la laïcité actuelle pour négative nous vient d'abord de l'ami Ratzinger, à l'époque où il était encore membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et qui plaidait pour une laïcité positive, c'est-à-dire acceptant l'immixtion de la religion dans la sphère publique. Sarkozy le reprendra plus tard dans son discours à Latran, mais il eut déjà avant la brillante idée d'en parler dans son missel: « Je crois donc en une laïcité positive » (p:16).

Mais qu'est-ce que la laïcité positive aux yeux du monarque républicain? C'est simple: c'est une laïcité qui autorise la construction de cultes, surtout en banlieues. Il faut en construire là-bas en effet afin de lutter contre l'intégrisme: « L'intégrisme règne dans les déserts spirituels. A l'inverse, il trouve des contradicteurs là où sont implantés fortement des ministres du culte dont le message est compatible avec nos valeurs républicaines (...) Je crois que c'est parce qu'il n'y a pas assez de lieux de culte musulmans publics qu'il y a une progression de l'intégrisme aujourd'hui »(p:156-157). Le ridicule n'étant pas encore létal, il osera même dire que le financement des associations cultuelles  « n'a rien de révolutionnaire car c'est parfaitement compatible avec l'esprit de la loi de 1905 et la laïcité à la française »(p:153).

Tout ceci pour prêcher l'intégration dans les banlieues par l'islam: « Enfin, donner un statut aux imams pour mieux assurer la stabilité de leur situation juridique, économique, sociale ne pourrait que favoriser un discours d'apaisement. Comment aider à intégrer dans les banlieues si l'on est soi-même en situation précaire? » (p:151)

Postulat 4: La République doit dialoguer avec les religions
Le président a une autre ambition : la réconciliation de  la République avec les religions. En effet, « La religion (...) fait souvent mauvais ménage avec la pondération » (p:45), donc « la laïcité ne peut lui être indifférente ». Fort de toute cette logique, le Bush français veut donc faire « évoluer » la laïcité qui conçoit l'Etat comme indifférent au fait religieux vers une laïcité qui en prend compte. Pourquoi? Les raisons sont multiples et plus ou moins explicites.

D'abord l'on peut légitimement soupçonner une tentative d'instrumentalisation du religieux par le politique. Sarkozy a en effet cette manie héritée de l'idéologie anglo-saxonne de juger la population comme divisée en identités communautaires qui formeraient la citoyenneté. Contrairement à l'idée républicaine que met en avant un Villepin, pourtant du même parti, pour qui la citoyenneté n'est pas identitaire mais justement dépourvue de l'identité de groupe afin de viser l'intérêt général, Sarkozy lui voit partout des « citoyens musulmans », des « citoyens juifs » et autres fariboles communautaristes. Et ça l'arrange, car en ethnicisant ou en confessionnalisant le débat, il peut en même temps faire oublier les enjeux socio-économiques et faire oublier la classe à laquelle appartiennent ces gens. Pourquoi aider les gens dans leurs problèmes quotidiens quand on peut donner tantôt un hochet religieux tantôt un hochet ethniciste comme les quotas ethniques? 

Ensuite, et ceci est plus explicite, l'ami des riches pense que le dialogue et l'intégration à une structure officielle déradicalisera les radicaux (p:100). Objectif particulièrement naïf quand on sait que toutes ces tentatives ont toujours échoué: dans les années 90 en Algérie, par exemple, le F.I.S. ne s'est pas modéré parce qu'il avait été accepté dans le jeu démocratique, au contraire!

Enfin, toute ces sottises lui permettront de jouer son cantique en faveur des mouvements « modérés » des religions. Un cantique invitant au prosélytisme le plus forcené, car le manque de militantisme des modérés a selon lui « favorisé la visibilité et l'attrait des fondamentalistes, voire des intégristes »(p:99). Il faut donc qu'ils s'engagent « plus fortement, et maintenant, dans la promotion et la défense d'un islam d'ouverture »(p:100).

Postulat 5: Les musulmans doivent s'entendre entre eux coute que coute!
L'un des échanges les plus connus de Sarkozy fut celui qu'il eut avec le prédicateur islamiste Tariq Ramadan. Il arrivera à le mettre devant ses contradictions, avec son « moratoire sur la lapidation », ses préfaces douteuses de livres invitant à la maltraitance des épouses désobéissantes et les propos ignobles de son frère Hani, l'autre face de la même pièce (dixit Hani sur son frère). Personne ne tentera de mettre le chef d'Etat devant les siennes pourtant. Car en effet, il fut aussi le maitre d'oeuvre de l'institutionnalisation d'une des organisations les plus réactionnaires de l'islam, à savoir l'U.O.I.F. (union des organisations islamiques de France), dont la proximité avec les Frères Musulmans n'est plus à démontrer (10). Parmi ses références théologiques, on retrouve le grand-père de Ramadan, Hassan Al-Banna, fondateur de la confrérie en question, mais aussi l'actuel chef spirituel officieux de ces islamistes: Youssef Al-Qaradawi, dont les propos, modérés au demeurant, invitent à jeter les homosexuels du haut d'une falaise, à battre sa femme, et à ne pas dialoguer avec les juifs, avec qui toute discussion ne peut passer que par le « sabre et le fusil ». Rien d'étonnant donc que l'on retrouve parmi les prédicateurs régulièrement invités lors de son congrès annuel au Bourget, des gens comme Hassan Iquioussen, condamné pour antisémitisme, mais aussi... Hani et Tariq Ramadan!

Tout ceci n'empêchera pas l'olibrius de penser qu'il faut discuter avec cette organisation somme toute banale à ses yeux, et qu'il fallait bien l'inviter au C.F.C.M. puisqu'elle représente une bonne partie de la jeunesse des banlieues. Mieux: non seulement l'U.O.I.F. « répond aux aspirations de ceux de nos compatriotes qui souhaitent vivre leur religion avec une certaine rigueur » (p:102), mais en plus elle « mène, sur le terrain, un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la République: les salafistes ». Comme en Grande-Bretagne où des gens comme Blair ou Livingstone ont acclamé les pires islamistes afin de lutter contre les plus extrémistes des extrémistes (les salafistes), Sarkozy espère pouvoir faire confiance à ces obscurantistes afin de lutter contre ceux qui sont encore plus radicaux. Un peu comme si l'on comptait sur Marine Le Pen pour combattre les néo-nazis. Après tout, Fouad Allaoui, qui en est membre, a dit que « le respect de la loi est en soi une obligation religieuse », un peu comme le président d'eau douce qui cléricalise le débat politique. Rien de surprenant à ce qu'ils s'entendent comme larrons en foire!

Ces évènements pousseront des personnalités musulmanes progressistes à se détacher du C.F.C.M., comme Bétoule Fekkar-Lambiotte. D'origine algérienne, elle a été témoin des crimes commis par le F.I.S. en Algérie. Mais en entrant dans le C.F.C.M., comme dans une sorte de cauchemar absurde, elle dut subir à nouveau l'infâme: des éloges au F.I.S., des discours panégyriques en faveur de Hassan Al-Banna et d'insupportables remarques visant à légitimer ces fascistes religieux, tel était son quotidien au sein du C.F.C.M., dont la composante radicale ne cachait pas ses affinités pour le groupuscule théocratique en question. Le cynique Sarkozy n'en aura malgré tout que faire, et comme un bulldozer, foncera dans le tas sans se préoccuper des remarques des progressistes: « la  vraie  victoire a été de convaincre chaque sensibilité qu'elle avait besoin des autres pour réussir » (p:75) .

L'U.M.P., un parti clérical

En conclusion, force est de constater que si il y a bien un parti qui devrait s'abstenir de parler de laïcité, c'est bien celui-ci. Ce n'est certainement pas la laïcité qu'il promeut, mais bien son instrumentalisation. Les récents propos de Guéant le croisé sarkozyste nous le montrent avec brio: pendant que son parti détruit l'école publique laïque et invite à financer les mosquées, lui préfère demander que l'on interdise les signes religieux pour les usagers des services publics. Dans la même ligne de pensée, le pseudo-républicain Zemmour qui s'érige en défenseur de la laïcité, beauf intellectuel qui ne connait rien à cet idéal, pense aussi que la laïcité interdit l'expression religieuse dans la rue, qu'il confond avec la sphère publique de l'Etat. Ce chroniqueur sera d'ailleurs acclamé par le parti de droite lors d'un de ses congrès...

Copé, qui trouve intelligent d'écrire une lettre « à son ami musulman » (11), ne fait pas mieux. Organisateur du débat sur l'islam modifié en débat sur la laïcité, son article aura pour conclusion ceci: « Imaginons ensemble que les fidèles disposent de lieux de culte à taille humaine, en nombre suffisant et financés dans le respect de la loi de 1905. Imaginons des ministres du culte formés en France et attachés à nos valeurs. ». Oui, pendant que les services publics s'approchent du rachitisme budgétaire, il faut pouvoir financer des lieux de culte « dans le respect de la loi de 1905 », qui interdit pourtant le subventionnement de ce même culte. Dans le même registre, Alain Juppé, l'heureux maire de Bordeaux, aida à financer la construction d'une mosquée dans sa ville, mosquée dont l'imam, Mahmoud Doua, est membre de l'U.O.I.F.!

On retrouve néanmoins les mêmes arguments chez une certaine gauche bien pensante qui a pour obsession elle aussi l'islam, dont les musulmans, qui pourtant ne vont pas à la mosquée pour plus de 85% d'entre eux, seraient apparemment obsédés par l'acquisition d'une mosquée, qui leur permettrait de ne plus prier dans la rue. Pourtant, et c'est un fait, ces gens qui prient dans la rue ne le font que par provocation et prosélytisme. Prenons l'exemple de la rue Myrha, plusieurs mosquées sont vides aux alentours mais ces fidèles, qui ne viennent pas que de Paris mais d'un peu partout en France, s'en fichent malgré la proposition de Dalil Boubakeur les invitant à venir prier dans la mosquée de Paris. Ils viennent là pour écouter les prêches de l'imam Salah Hamza, dont la modération ne fait pas partie de ses vertus cardinales. Il est amusant de noter que cette même mosquée fut fondée et dirigée par un des fondateurs du FIS algérien.

Ne nous laissons pas tromper par les grenouilles de bénitier en tout genre. La laïcité est une trouvaille de l'intelligence humaine qui a vocation universaliste, il est absolument nécessaire de la défendre face aux attaques des cléricaux, afin d'empêcher que des personnes moins bien intentionnées s'en emparent. La France a réussi à trouver le remède face aux tensions religieuses et identitaires qui divisent les sociétés européennes actuelles, alors que des pays comme l'Allemagne, la Hollande ou la Suisse se retrouvent avec des partis qui veulent se replier sur leurs racines chrétiennes pour contrer l'islam et les musulmans, la République elle permet, en séparant le religieux du politique, en ne reconnaissant que des citoyens dans sa sphère publique et en refusant le multiculturalisme anglo-saxon, de vivre ensemble en harmonie. Tel est du moins l'idéal laïque.



(1)http://www.mezetulle.net/article-28976423.html#Q6
(2) Sur ce sujet, voir la lettre aux instituteurs de Jules Ferry
(3) http://www.rue89.com/2009/10/24/loi-carle-500-millions-deuros-des-maires-a-lecole-privee-122923
(4) http://www.rue89.com/2009/10/24/loi-carle-500-millions-deuros-des-maires-a-lecole-privee-122923
(5)http://carolinefourest.wordpress.com/2010/09/11/ecole-silence-on-privatise/
(6)http://carolinefourest.wordpress.com/2010/09/11/ecole-silence-on-privatise/
(7) « La République, les religions et l'espérance », Nicolas Sarkozy, édition Pocket
(8) Sur ce sujet en particulier, lire «Réplique au discours de Nicolas Sarkozy, chanoine de Latran
 » de Jean-Luc Mélenchon, éditions Bruno Leprince
(9) « La République, les religions et l'espérance », Nicolas Sarkozy, édition Pocket
 (10) Voir à ce sujet: Fiammetta Venner, «Opa sur l'Islam de France : les ambitions de l'UOIF», 2005, édition Calmann-Levy
(11) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/cope-lettre-a-un-ami-musulman_977445.html

P.S.: Peu de temps après avoir publié cet article, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris la récente énormité cléricale commise par Saint Sarkozy: http://www.lepoint.fr/societe/grandes-ecoles-l-elysee-organise-un-concours-parallele-reserve-aux-juifs-pratiquants-12-04-2011-1318561_23.php. L'Élysée s'est transformée en synagogue communautariste, avec la bénédiction d'un rabbi Jacob d'opérette en la personne de Haïm Korsia!